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AnalysesArticleFRAgriculture : les subventions massives contribuent à la crise

Les aides n'empêchent ni la démoralisation de la profession, ni la baisse des exportations, alors qu'une approche libérale renforcerait le secteur agricole.
Auteur: Jean-Luc DuboisPublié: July 15, 2026
Agriculture : les subventions massives contribuent à la crise

Un agriculteur européen sur cinq envisage de quitter la profession dans les cinq prochaines années.

Ce chiffre, révélé par une enquête Ipsos menée pour CropLife Europe, est confirmé par le baromètre trimestriel FNSEA/Ifop.

Près d'un exploitant français sur cinq envisage de cesser son activité dans les douze mois, et 37 % d'entre eux anticipent une dégradation de leur situation économique dans les deux à trois prochaines années.

Ces chiffres d'opinion sont corroborés par les statistiques économiques : selon l'Insee, 16,2 % des ménages agricoles vivaient sous le seuil de pauvreté en 2020, contre 14 % pour l'ensemble de la population française [1], et le résultat de la branche agricole par actif non salarié a chuté de 18,6 % en 2024, après une baisse de 15,7 % en 2023.

Ce déclin s'inscrit dans une tendance structurelle documentée depuis des décennies par l'Insee et Agreste.

Ce mal-être perdure alors que la Politique Agricole Commune (PAC) reste, de loin, la politique la mieux dotée du budget européen : 386,6 milliards d'euros sur la période 2021-2027, soit environ un tiers du budget total de l'Union.

Rien qu'en 2024, 56,2 milliards d'euros de subventions ont été versés aux 27 États membres, dont 9,4 milliards pour la seule France — premier pays bénéficiaire, loin devant l'Espagne (6,3 Md€) et l'Allemagne (6 Md€). Environ 70 % de cette enveloppe soutient directement le revenu de 6 à 7 millions d'exploitations.

Rien qu’en 2024, 56,2 milliards d'euros de subventions ont été versés aux 27 États membres.

Un demi-siècle de soutien public massif n'a pas empêché la crise agricole. Il est urgent de comprendre que ce modèle entretient les difficultés qu'il prétend résoudre, et d'explorer des voies pour le démanteler.

Une compétitivité qui s'effrite malgré les aides

Les chiffres du commerce extérieur agroalimentaire français racontent une histoire préoccupante. Longtemps un pilier stable de la balance commerciale française — l'un des rares excédents structurels d'un pays par ailleurs déficitaire —, ce solde s'est effondré ces dernières années.

Hors vins et spiritueux — qui portent à eux seuls l'essentiel de l'excédent, autour de 13 à 14 milliards d'euros par an —, la France ne dégage plus d'excédent agroalimentaire depuis plus d'une dizaine d'années. En 2025, plusieurs mois ont même vu le solde commercial total devenir négatif, du jamais-vu depuis 1978 ; sur l'année entière, le solde des seuls produits agricoles bruts est passé en déficit pour la première fois depuis 2017.

Les causes sont multiples : mauvaises récoltes céréalières, taux de change euro-dollar défavorable, droits de douane américains. Mais la structure même du modèle exportateur français — céréales brutes, produits peu transformés, quelques produits de terroir — interroge sur sa capacité à monter en valeur ajoutée, malgré des décennies de soutien public.

Ce phénomène n’est pas un mystère pour qui comprend l‘action humaine, telle qu’expliquée par Ludwig von Mises, et ses implications économiques.

Un soutien concentré sur des produits précis complique l'ajustement structurel du secteur et le rend moins réactif aux évolutions du marché, tandis que l'investissement public dans la recherche et l'innovation agricoles recule rapporté à la taille du secteur — deux dynamiques qui, combinées, réduisent l'incitation des exploitations à monter en gamme plutôt qu'à se contenter du soutien existant.

Ce que montre la comparaison internationale

L'OCDE propose un indicateur qui permet de comparer objectivement les pays entre eux : l'Estimation du Soutien aux Producteurs (ESP), exprimée en pourcentage des recettes agricoles brutes — autrement dit, la part du revenu des agriculteurs qui provient du soutien public plutôt que du marché.

Le contraste est net : même après des décennies de réformes successives, le soutien public pèse encore plus de deux fois plus dans le revenu des agriculteurs européens que dans celui de leurs homologues américains, et plus de dix fois plus que chez les Néo-Zélandais, où il est aujourd'hui résiduel.

À l'échelle mondiale, l'OCDE chiffre le soutien total à l'agriculture, dans les 54 pays couverts par son dernier rapport, à 842 milliards de dollars par an en moyenne — dont plus de la moitié sous forme de soutien des prix du marché, un mécanisme qui maintient artificiellement les prix intérieurs au-dessus des cours mondiaux, aux dépens des consommateurs.

L'OCDE elle-même classe 66 % du soutien total aux producteurs parmi les formes les plus susceptibles de distordre la production et les échanges.

La photographie mondiale complète invite toutefois à une lecture plus fine que le seul duel « Europe contre le reste du monde libéral ».

En Suisse, en Islande, en Norvège et en Corée, le soutien atteint 40 à 49 % des recettes agricoles brutes — un niveau largement supérieur à celui de l'Union européenne —, tandis qu'en Argentine, au Vietnam et en Inde, les politiques publiques reviennent au contraire à taxer implicitement les agriculteurs.

Ce soutien négatif provient de mesures qui maintiennent artificiellement les prix intérieurs sous les cours mondiaux : l'Argentine taxe lourdement ses exportations de soja pour financer l'État et contenir les prix domestiques, tandis que l'Inde et le Vietnam recourent à des restrictions à l'exportation, des droits de douane et des prix plafonds sur les céréales pour protéger le pouvoir d'achat de leurs consommateurs, au détriment du revenu de leurs propres agriculteurs.

L'UE occupe donc une position intermédiaire sur un curseur mondial : plus interventionniste que les États-Unis ou la Nouvelle-Zélande, mais loin derrière les champions du protectionnisme agricole que sont la Suisse ou la Norvège. Rien n'empêche, en théorie, l'Union de se déplacer sur ce curseur sans devenir un cas isolé.

Le cas d'école néo-zélandais

C'est la Nouvelle-Zélande qui a poussé la logique de démantèlement le plus loin. En 1984, face à une crise budgétaire aiguë, le gouvernement a supprimé en quelques années la quasi-totalité des subventions agricoles — près de trente dispositifs différents —, pour un coût budgétaire équivalent à 3,2 % du PIB.

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Le cas néo-zélandais est en réalité double, et ses deux volets ne racontent pas tout à fait la même histoire.

Le premier concerne l'élevage ovin et bovin, qui percevait alors jusqu'à 40 % de son revenu brut sous forme d'aides publiques — jusqu'à 90 % du chiffre d'affaires pour certains éleveurs de moutons.

La suppression brutale de ce soutien a provoqué une restructuration profonde et douloureuse : le cheptel ovin, qui culminait à 70 millions de têtes en 1982, a chuté d'environ deux tiers dans les années qui ont suivi, entraînant fermetures d'exploitations, conversions de terres vers le lait ou la sylviculture, et un pic de chômage rural.

Mais la production en volume n'a reculé, elle, que de 31 %, grâce à un doublement de la productivité par brebis (de 0,6 agneau produit par brebis en 1984 à 1,1 en 2016), obtenu par la sélection génétique et une conduite d'élevage plus intensive sur les terres restantes.

Les éleveurs ont surtout opéré une montée en gamme spectaculaire en délaissant l'exportation de carcasses congelées au profit de découpes réfrigérées (« chilled ») positionnées sur le marché européen haut de gamme : le prix de l'agneau à la production est passé de 12,50 dollars néo-zélandais en 1984 à 30 dollars trois ans plus tard, puis 74 dollars en 1994 et 115 dollars en 1999.

Les éleveurs ont surtout opéré une montée en gamme spectaculaire.

La Nouvelle-Zélande reste aujourd'hui l'un des tout premiers exportateurs mondiaux de viande ovine, juste derrière l'Australie qui l'a dépassée en 2024. Ce premier volet n'est donc pas une démonstration de résilience tranquille : c'est la preuve qu'un secteur peut se réinventer vers la valeur ajoutée et la qualité quand le soutien public disparaît, au prix d'un choc social réel.

Le second volet concerne le secteur laitier, dont l'histoire est différente et plus probante encore. En 1984, le soutien public ne représentait que 13 % du chiffre d'affaires des éleveurs laitiers, contre 90 % pour les éleveurs ovins : le lait n'a donc pratiquement pas eu à s'adapter à la réforme, puisqu'il n'en dépendait pas.

Il a pourtant dépassé l'élevage ovin dès 1987 pour devenir la première industrie agricole du pays, et reste aujourd'hui son secteur le plus dynamique.

Ce n'est pas un exemple de résilience après un choc, mais un exemple de réussite qui n'a jamais eu besoin de soutien public pour advenir — l'argument le plus direct dont dispose le camp du désengagement de l'État.

Force est donc de constater que la libéralisation a énormément renforcé le secteur en Nouvelle-Zélande, qui est désormais un acteur redoutable sur ses marchés.

Cette réussite ne doit rien au hasard : elle s'inscrit dans un vaste programme de libéralisation économique, resté dans l'histoire sous le nom de « Rogernomics », qui a touché bien au-delà du seul secteur agricole.

Le gouvernement a mis fin au taux de change fixe et surévalué en laissant flotter le dollar néo-zélandais, ouvert le pays au commerce international en faisant chuter les tarifs douaniers moyens de 27 % à 7 % en une décennie, déréglementé le marché du travail et le secteur financier, et privatisé une large part des entreprises publiques.

La fin des subventions agricoles n'est donc pas un cas isolé mais celui d'un principe appliqué avec cohérence sur l'ensemble de l'économie.

Une question de philosophie politique, pas seulement de budget

Le fond du débat ne se limite pas aux chiffres : c'est une question de philosophie politique.

Les constats réunis ici plaident pour un modèle où l'État pèse beaucoup moins sur l'agriculture, où les agriculteurs vivent du prix de vente de leur production plutôt que de subventions.

Les Français sont de plus en plus attentifs à la santé, à l'origine de ce qu'ils achètent et à l'environnement : plus de quatre Français sur cinq achètent déjà, au moins occasionnellement, des produits locaux, 64 % le font explicitement pour soutenir l'agriculture de leur région, et deux tiers se disent prêts à payer plus cher pour garantir un revenu correct aux agriculteurs [2].

Après quarante ans de PAC réformée à répétition, le soutien public reste deux à dix fois plus élevé, en proportion du revenu agricole, que chez les principaux pays comparables hors Europe continentale, sans que cela n'ait empêché ni la crise sociale du monde agricole, ni l'érosion de la compétitivité à l'export.

Le cas néo-zélandais montre qu'une agriculture peut prospérer sans ce soutien, à condition d'accepter une transition parfois brutale.

Si le but de la PAC est de garantir un revenu décent aux agriculteurs tout en préservant la compétitivité du secteur, les chiffres réunis ici invitent à changer de moyen plutôt qu'à revoir l'objectif : moins de subventions et de réglementation, plus de marché et de confiance dans le consommateur.

Sources:

  • Ipsos / CropLife Europe (2025)
  • Baromètre FNSEA/Ifop
  • Insee, Recensement agricole 2020
  • Insee/Agreste, comptes provisoires de l'agriculture
  • Parlement européen, fiche « Financement de la PAC »
  • Agreste, notes de conjoncture commerce extérieur agroalimentaire
  • Touteleurope.eu
  • OCDE (2025), Politiques agricoles : suivi et évaluation 2025
  • Sénat français, rapport sur la Nouvelle-Zélande et le libéralisme agricole
  • Institut de l'Élevage (GEB)
  • WikiAgri.fr, filière ovine néo-zélandaise
  • Agriculture Stratégies
  • Ifop (2024) - Le regard des Français sur les agriculteurs
  • Ipsos/E.Leclerc (2025), Les Français et la consommation de produits locaux
  1. Insee, Recensement agricole 2020 (publié le 2 mars 2024), taux de pauvreté des ménages agricoles.
  2. Ifop, 2024 ; Ipsos/E.Leclerc, 2025
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Dernière modification: July 9, 2026