On n'enseigne qu'une partie des sciences économiques: celle qui arrange le pouvoir étatique. L'école autrichienne, plus pertinente que jamais, est ignorée.

L’économie, en tant que science sociale, essaie de comprendre comment les hommes interagissent et utilisent des ressources limitées pour satisfaire leurs besoins. L’individu et la société étant infiniment complexes, on pourrait s’attendre à une multitude d’approches pour étudier le domaine.
Aujourd’hui, hélas, une seule méthodologie domine ce qu'on enseigne dans les universités européennes et ce qu'on présente aux responsables politiques. On l’appelle l’économie mainstream, la macroéconomie moderne ou tout simplement le courant de pensée dominant. Celui-ci regroupe plusieurs traditions de pensée, qu’on sépare parfois entre économistes orthodoxes et hétérodoxes : ce sont les économistes néoclassiques, les keynésiens, l'école de Chicago etc.
Bien qu'on les présente comme des écoles de pensée différentes, il s'agit au contraire d'un grand ensemble relativement cohérent dans sa manière de raisonner, un ensemble qui partage un héritage commun : celui de la révolution marginaliste de la fin du 19ème siècle, dont l'économiste Léon Walras (1834-1910) est la figure la plus mathématique.
La seule vraie alternative, l'école autrichienne, a presque disparu des universités.
Nous allons ici brièvement présenter les grandes différences entre ces deux traditions économiques, et ce qu’on perd à en étudier une, et pas l’autre.
Les marginalistes
Au début des années 1870, de façon quasi simultanée, trois économistes européens théorisent une réalité économique majeure : l'utilité marginale. William Stanley Jevons en Angleterre, Carl Menger à Vienne et Léon Walras à Lausanne y parviennent chacun de leur côté. L'utilité marginale s'explique simplement par la satisfaction qu'un individu retire de la consommation d'une unité supplémentaire d'un bien ou d'un service. Une fois le besoin comblé, une unité de plus ne présente plus le même intérêt ni la même valeur pour lui.
La valeur d'un bien s'apprécie donc à la marge, et individuellement. Cette approche est essentielle, car elle vient invalider des décennies de pensée économique occidentale, des économistes classiques à Marx, qui n'arrivaient pas à se défaire d'une conception objective de la valeur, adossée au travail.
Léon Walras et Carl Menger diffèrent radicalement dans leur usage du marginalisme. Pour le premier, il s'inscrit dans une théorie plus large, systémique et mathématique : la théorie de l'équilibre général, où le marché tend vers l'équilibre par l'ajustement de l'offre et de la demande. Pour rendre ce système calculable, Walras traite l'utilité comme une grandeur mesurable, qu'on peut chiffrer. Carl Menger adopte une vision différente : l'utilité reste subjective et ne se mesure pas, elle se range seulement par ordre de préférence, et toute l'analyse repose sur un subjectivisme et un individualisme intransigeants.
C'est bien dans les années 1870 que germe la rupture entre deux approches radicalement différentes des phénomènes économiques : l'approche individualiste et subjectiviste de la toute jeune école autrichienne (celle de Menger), et l'approche mathématisée et équilibrante qui dominera tout le 20ème siècle jusqu'à aujourd'hui. La rupture ne deviendra ouverte que plus tard, avec la querelle des méthodes de 1883, puis le débat sur le calcul économique et la théorie du cycle, mais la ligne de fracture est déjà tracée.
Ici, on dépasse de loin la simple divergence de point de vue économique. La différence est de méthode, et elle est fondamentale. D'un côté, l'école autrichienne raisonne par déduction : elle part d'un point de départ tenu pour certain, l'action humaine, et en tire logiquement des lois économiques, sans chercher à les prouver par des statistiques. Ludwig von Mises nommera plus tard cette méthode la praxéologie, la science de l'action humaine. De l'autre, le courant dominant se veut empirique : il construit des modèles mathématiques et cherche à les valider par les données observées. Ces différences auront de profondes conséquences politiques et économiques tout au long du 20ème siècle.
L'école autrichienne raisonne par déduction : elle part d'un point de départ tenu pour certain, l'action humaine, et en tire logiquement des lois économiques, sans chercher à les prouver par des statistiques.Les héritiers d'un même paradigme
Aujourd'hui, l'essentiel des courants qui dominent la discipline partagent ce paradigme néoclassique né de la révolution marginaliste. Qu'ils soient néoclassiques, keynésiens de la synthèse ou monétaristes, aucun ne remet en cause la méthodologie employée de façon écrasante dans la discipline : le raisonnement par les agrégats, l'équilibre, l'optimisation, le formalisme mathématique. Les rares courants qui s'en écartent vraiment, l'école autrichienne au premier chef, ont été repoussés à la marge.
Friedrich Hayek, économiste de l'école autrichienne, avait sans doute mieux saisi que quiconque cette parenté cachée, il déclarait par exemple :
« Le monétarisme de Milton Friedman et le keynésianisme ont, entre eux, beaucoup plus de points communs que je n'en ai avec l'un ou l'autre » (Hayek, rapporté par Jesús Huerta de Soto, L'École Autrichienne, p. 132). Une déclaration qui ferait bondir un économiste du courant dominant aujourd'hui, mais qui est profondément vraie : sur le plan de la méthode, presque rien ne sépare Friedman de Keynes.
Leur querelle interne entre ces mouvements confirme cette parenté également. Friedman et l'école de Chicago se réclamaient de Marshall et de son équilibre partiel, contre l'équilibre général walrasien, associé, lui, à la macroéconomie keynésienne. Deux branches rivales, donc, qui ne rejettent pas l’idée fondamentale qu’un équilibre dans l’économie est atteignable, même partiellement. Une idée qui a son importance car elle légitime qu’un pilotage de l’économie par l’Etat est possible, voire désirable.
Aujourd’hui, on présente pourtant ces deux courants comme les deux rives du débat économique, alors que leurs différences sont anecdotiques et tiennent à des querelles plus techniques que méthodologiques : le bon dosage de la relance et de la rigueur budgétaire, le bon niveau de la dépense publique, la gestion optimale de la masse monétaire.
L'alternative au keynésianisme, c'est ailleurs qu'il faut la chercher, en revenant aux origines, à l'école autrichienne elle-même.
Les vraies lignes de partage
Pour saisir ce qui sépare l'école autrichienne du courant dominant pris comme un bloc, néoclassiques, keynésiens et monétaristes confondus, il suffit de parcourir L'École Autrichienne du professeur Jesús Huerta de Soto. L'auteur y consacre deux tableaux synthétiques à cette ligne de fracture méthodologique, l'un sur l'opposition autrichiens/néoclassiques (pp. 10-12), l'autre sur l'opposition autrichiens/keynésiens-monétaristes (pp. 126-127) ; nous les fusionnons ici car ils décrivent le même socle commun, celui que Hayek désignait plus haut.
En voici les distinctions les plus parlantes sur un total de 29 énumérées :
Les exemples de l'entrepreneur et la théorie du capital
Prenons deux exemples pour montrer en quoi ces différences de méthode sont cruciales pour notre compréhension de l'économie.
L'entrepreneur est peut-être le meilleur d'entre eux. Dans l'approche individualiste autrichienne, il est un acteur essentiel et singulier du marché, le principal moteur de l'innovation : il repère une nouvelle manière d'utiliser l'information disponible pour créer de la valeur. Son ingéniosité et sa créativité lui sont propres, il est donc irremplaçable.
Pour les économistes mainstream, l'entrepreneur est une réalité bien plus utilitariste : un allocateur de ressources rationnel qui arbitre ses investissements pour maximiser ses profits. Il calcule, il dispose de toute l'information pour agir en « homo economicus ». Une machine calculatrice, et interchangeable.
Autre exemple, lié au premier : la nature du capital et du système de production. C'est l'une des grandes différences entre autrichiens et néoclassiques. Pour les premiers, le capital est une réalité hétérogène. Les biens de production ont des caractéristiques uniques, ils ne se valent pas et ne se réallouent pas facilement. Un tracteur n'est pas l'équivalent d'un datacenter, et pourtant les deux sont du capital.
Pour les économistes néoclassiques, le capital est le plus souvent traité comme une masse homogène de biens de production. Certains modèles, comme celui de Solow-Swan, utilisent même la notion de « stock de capital » sans s'attarder sur sa composition. Sa structure, c'est-à-dire l'agencement de ses étapes, est sous-estimée, voire absente.
Le capital devient une notion statique et homogène, dont les biens intermédiaires s'allouent et s'échangent instantanément. Le temps, l'entrepreneur et la nature spécifique du capital n'ont plus d'importance.
L’exemple des récessions
Rien ne rend cette divergence plus concrète qu'une récession. Pour le keynésien par exemple, une récession est un manque de dépense globale : on a trop peu dépensé, il faut relancer la demande (Robert Murphy, Lessons for the Young Economist, leçon 3). Il raisonne sur un agrégat, la dépense totale. Pour l'autrichien, la cause se trouve en amont. Pendant les années où le taux d'intérêt, le prix du crédit, a été maintenu artificiellement bas, une distorsion monétaire a déformé la structure de la production. Des entrepreneurs se sont engagés dans des projets qui ne répondaient pas à la demande réelle, des investisseurs ont financé des activités dont la viabilité ne tenait qu'à « l'argent pas cher ». La crise, dans cette lecture, est le moment où le marché liquide ces mauvais investissements.
Hayek avait analysé cela dès 1931, dans son livre Prix et Production, et il résumait le remède keynésien comme « du pain pour aujourd'hui et la faim pour demain » (rapporté par Jesús Huerta de Soto, L'École Autrichienne, p. 125).
Il résumait le remède keynésien comme « du pain pour aujourd'hui et la faim pour demain. »On objectera que la relance, au moins, agit vite, qu’elle sauve des emplois. C’est d’ailleurs ce qui motive l’interventionnisme pour corriger les prétendus défauts et « l’irrationalité » du marché. Mais ce faisant, on empêche le marché de revenir à son état normal d’avant crise et de redistribuer le capital dans des mains plus productives. Cet exemple, comme d’autres, sera le sujet d’un autre article, mais lui découle finalement de cette différence originelle en terme d’approche méthodologique. Une différence qui résulte en un désaccord sur ce quand commence une crise, et quand celle se termine.
Ignorer l'école autrichienne a un coût
Ces différences entre le courant dominant et l'école autrichienne ne sont pas anodines, car elles sont avant tout de méthode : deux visions radicalement différentes du processus économique, qui évoluent en parallèle et n'ont presque rien à voir l'une avec l'autre.
Aujourd'hui, l'économie autrichienne n'est pas enseignée dans les universités françaises et européennes, ou seulement de façon brève, dans les cours d'histoire de la pensée économique. Pourtant, l'absence de cette tradition appauvrit tout le monde : elle prive les économistes, et jusqu'aux responsables politiques, d'un instrument d'analyse pertinent pour comprendre certains phénomènes économiques.
Un étudiant a parfaitement le droit de préférer le keynésianisme à toutes les autres écoles. Encore faut-il lui présenter une alternative, afin qu'il sache ce à quoi il renonce en choisissant un paradigme plutôt qu'un autre.
Reste alors à savoir jusqu'où va ce silence. Combien pèse réellement chaque école dans les universités françaises, allemandes et britanniques, et que devient une nation lorsque tous ceux qui la gouverneront demain ont appris l'économie de la même façon ? Les deux articles suivants de cette série répondent à ces deux questions, chiffres à l'appui.