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AnalysesArticleFRSécheresse en Europe : le problème est grave, les solutions existent, on ne les applique pas

L'eau d'irrigation n'a aujourd’hui pas de mécanisme de prix : personne ne sait donc où le mètre cube vaut le plus. L'État tranche par l'interdiction uniforme et subventionne l'équipement — d'où le gaspillage, puis la pénurie.
Auteur: Jean-Luc DuboisPublié: August 6, 2026
Sécheresse en Europe : le problème est grave, les solutions existent, on ne les applique pas

Le 24 juillet 2026, 58 départements français étaient placés en situation de crise sécheresse et 23 en alerte renforcée [1]. Dans les zones en crise, l'irrigation agricole est interdite, et elle l'est pour tout le monde de la même façon.

Le maraîcher dont l'eau produit des légumes à forte valeur subit la même interdiction que la parcelle de céréales voisine, où le même mètre cube rapporte pourtant bien moins.

Pire, l'arrêté préfectoral de restriction qui impose cette interdiction ne distingue pas non plus l'urgence : une vigne ou un verger au stade critique de sa croissance, pour qui un stress hydrique prolongé au mauvais moment peut coûter la récolte, voire l'arbre lui-même, est traité comme une prairie. Ce même arrêté ignore la valeur économique autant que l'urgence biologique, pour la simple raison qu'il ne dispose d'aucune information sur l'une ni sur l'autre.

Comment l'eau est attribuée aujourd'hui, et pourquoi cela échoue

En Europe, un agriculteur n'achète pas directement l’eau qu’il emploie : il obtient l'autorisation d'en prélever (quand il en faut une) et paie dans certains cas une redevance à l’État. La directive-cadre de 2000 impose aux États de l’UE de tenir un registre des captages et d'instituer une autorisation préalable, tout en les autorisant à en exempter les prélèvements jugés sans incidence significative.

Ce que l’agriculteur paie ensuite — redevance, électricité de pompage — n'a presque aucun rapport avec la rareté de la ressource ce jour-là. La même directive demande pourtant aux États de tenir compte du principe de récupération des coûts de l'eau, coûts environnementaux compris, et de veiller à ce que la tarification incite les usagers à économiser la ressource. Mais le même article les autorise, dans la foulée, à ne pas appliquer ces dispositions à une activité d'utilisation de l'eau donnée [2]. Pour l'agriculture, l'exception est largement utilisée. La Cour des comptes européenne constate que l'eau y est nettement moins chère que dans les autres secteurs dans huit des onze États qu'elle a examinés, et que le captage est même gratuit sous un certain seuil : en France, 7 000 m³ par an en zone de stress hydrique, 10 000 m³ ailleurs [3].

Or un prix n'est pas seulement une somme à payer : c'est un message. Hayek l'a formulé dès 1945 — le prix condense en un seul chiffre une information que personne ne détient en entier, à savoir ce que la ressource vaut pour chacun de ceux qui la convoitent [4]. Supprimez le prix, et vous supprimez le message. L'exploitant irrigue alors jusqu'à ce que le dernier mètre cube ne rapporte presque rien — non par gaspillage, mais parce que c'est la réponse exacte à un prix qui ment.

Les subventions entraînent une augmentation de la consommation d’eau

L'eau agricole n'est donc pas facturée à sa rareté. En revanche, la politique agricole commune finance la modernisation des infrastructures d'irrigation [5]. Le résultat est à contre-emploi à cause de l’effet de rebond, que la Cour des comptes européenne nomme elle-même [6]. Équipé, un exploitant consomme moins d'eau par hectare, mais rien ne l'empêche d'en irriguer davantage. Le Chili l'a mesuré sur trente-deux ans : 45 % des surfaces « modernisées » grâce aux subventions sont en réalité des terres nouvellement mises en irrigation [7].

Ces guichets à subventions ont aussi une clientèle. Toujours au Chili, 5 % des exploitations ont capté 85 % des aides. Or la subvention est censée lever un obstacle financier : elle devrait aller à ceux qui, sans elle, ne s'équiperaient pas. Elle va en pratique aux exploitations plus grandes, celles qui investissent le plus facilement et reviennent plusieurs fois au guichet. L'argent public n'achète alors aucune économie d'eau : il paie ce qui se serait produit sans lui.

La Commission mondiale sur l'économie de l'eau, groupe indépendant dont l'OCDE assure le secrétariat, écrit qu'il faut s'attaquer à la recherche de rente et à la capture réglementaire — autrement dit aux situations où l'on gagne plus à obtenir une faveur de l'administration qu'à produire, et où le secteur régulé finit par écrire sa règle. Ces pratiques, dit-elle, ont entravé les réformes visant à limiter la surexploitation de l'eau en agriculture. Elle ajoute que l'eau gratuite ou sous-tarifée profite d'abord aux mieux lotis et aux plus gros acteurs [8].

Le cas australien a permis de mettre en évidence un phénomène intéressant. L’État, qui avait déjà préalablement déjà mis en place un vrai marché de l’eau, y a employé deux méthodes pour le même objectif : « rendre » de l’eau à l’environnement dans le bassin du Murray-Darling. Racheter des droits à des volontaires lui a coûté environ 2 000 dollars le mégalitre. Subventionner leurs équipements, en espérant que les économies libèrent le même volume, lui en a coûté près de 5 500 — près de trois fois plus [9].

Ce qu'un marché de l'eau changerait

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L'alternative n'a rien d'exotique : définir des droits d'eau, puis laisser les usagers se les échanger. Celui qui n'a pas besoin de son volume cette année le cède à un voisin qui en manque, contre paiement. L'eau va à l'usage qui en tire le plus de valeur sans que personne ait eu à le calculer, et celui qui économise y gagne au lieu d'y perdre. L'idée est ancienne : Elinor Ostrom a étudié les huertas de Valence, où des communautés d'irrigants se répartissent l'eau depuis des siècles sans administration centrale [10].

Il est indispensable que le droit porte sur quelque chose de défini. Un droit d'eau ne vaut que s'il est mesuré — c'est la condition de toute propriété — et les prélèvements agricoles en nappe souterraine restent mal comptabilisés dans l'Union. Techniquement, tout existe déjà : un réseau de piézomètres — la France en compte environ 1 650 télétransmis — mesure le niveau des nappes en temps réel, et un compteur en sortie de pompe mesure les prélèvements. Des moyens existent donc pour assurer cette comptabilité. 

Quelques usages pourraient rester hors marché, notamment le débit minimal des rivières ; le reste relève de la liberté des usagers et du marché, qui savent mieux que l'administration ce que vaut leur mètre cube.

Ces marchés existent déjà. L'Espagne les a inscrits dans sa loi dès 1999, sous deux formes : la cession directe entre usagers et des banques publiques rachetant des droits [11]. Et l'Australie l'a vérifié en conditions réelles. Pendant la sécheresse dite du millénaire, les irrigants du Murray-Darling n'ont reçu qu'un tiers environ de leurs volumes habituels. Les échanges entre régions sont alors passés de quelques dizaines de gigalitres par an avant 2006 à plus de 500 en 2008-2009 : les riziculteurs et les éleveurs laitiers, aux cultures annuelles, ont vendu leur eau aux vergers et aux vignes, qui ne pouvaient pas attendre. Personne n'a eu à décider qui devait être servi en premier.

Si les échanges restent marginaux en Espagne, ce n'est pas faute de candidats : chaque cession doit être déclarée puis autorisée par l'administration du bassin, qui peut au surplus se réserver l'eau. Ce n'est pas le marché qui a échoué, c'est son autorisation préalable. Le Chili illustre l'écueil inverse : les droits y sont échangeables depuis 1981, mais ils ont été distribués gratuitement sur une ressource que personne ne mesurait — la gestion des nappes souterraines n'y a été formalisée qu'en 2013. Un marché n'arbitre bien que ce qui a d'abord été mesuré.

L'Europe n'a donc rien à inventer. L'instrument fonctionne partout où on l'a laissé fonctionner, et le principe qui le fonde — que l'eau ait un prix — est inscrit dans sa propre directive depuis 2000. Ce qui manque n'est ni la technique ni la donnée, mais la décision de faire confiance à ceux qui, chaque été, savent ce que vaut leur eau. Un agriculteur qui peut vendre le mètre cube dont il n'a pas besoin a une raison de l'économiser ; celui à qui l'on interdit tout n'en a aucune.

Entre l'arrêté préfectoral et le contrat passé entre voisins, le second n'a jamais coûté un euro au contribuable.



  1. VigiEau (ministère de la Transition écologique), carte des restrictions d'eau, relevés du 24 juillet 2026 ; chiffres repris par Réussir et Agri-Mutuel. vigieau.gouv.fr/carte
  2. Directive 2000/60/CE du 23 octobre 2000 : article 11, § 3 e (registre des captages, autorisation préalable, faculté d'exemption) ; article 9, § 1 (récupération des coûts, tarification incitative d'ici à 2010) et § 4 (faculté de ne pas appliquer ces dispositions à une activité donnée). eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=celex:32000L0060
  3. Cour des comptes européenne, rapport spécial 20/2021, « La PAC et l'utilisation durable de l'eau dans l'agriculture : des fonds davantage susceptibles d'encourager à consommer plus qu'à consommer mieux ». eca.europa.eu/en/publications/SR21_20
  4. Friedrich A. Hayek, « The Use of Knowledge in Society », American Economic Review, vol. 35, n° 4, septembre 1945.
  5. Agence européenne pour l'environnement, « Water abstraction by source and economic sector in Europe », 28 novembre 2025 : prélèvements totaux, répartition sectorielle et évolution par source, 2000-2023 ; jeu de données Waterbase/Eurostat. eea.europa.eu/en/analysis/indicators/water-abstraction-by-source-and
  6. Cour des comptes européenne, rapport spécial 20/2021, « La PAC et l'utilisation durable de l'eau dans l'agriculture : des fonds davantage susceptibles d'encourager à consommer plus qu'à consommer mieux ». eca.europa.eu/en/publications/SR21_20
  7. Cristian Jordan, Guillermo Donoso & Stijn Speelman, « Irrigation subsidy policy in Chile », International Journal of Water Resources Development, vol. 39, n° 1, 2023, p. 133-154. Répartition des aides du programme CNR ; avec le programme INDAP, réservé aux petites exploitations, l'écart retombe à 68-32. doi.org/10.1080/07900627.2021.1965964
  8. Global Commission on the Economics of Water, Turning the Tide: A Call to Collective Action, mars 2023 (rapport final : The Economics of Water, octobre 2024). watercommission.org
  9. Wheeler, « Debunking Murray-Darling Basin water trade myths », Australian Journal of Agricultural and Resource Economics, 2022 ; ACCC, Murray-Darling Basin water markets inquiry, rapport final, 2021 ; coûts de récupération par mégalitre : données du Department of Climate Change, Energy, the Environment and Water (2022) ; réallocation pendant la sécheresse du millénaire : ABARES, Snapshot of Australian Water Markets.
  10. Elinor Ostrom, Governing the Commons, Cambridge University Press, 1990, p. 69-82. doi.org/10.1017/CBO9780511807763
  11. Ley 46/1999 de reforma de la Ley de Aguas (Espagne), contrat de cession et centres d'échange (boe.es/buscar/doc.php?id=BOE-A-1999-23751) ; Palomo-Hierro & Gómez-Limón, « El papel de los mercados como instrumento para la reasignación del agua en España », Agua y Territorio n° 2, 2013.
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Dernière modification: August 6, 2026