Ceux qui ont vu venir la crise de 2008
Quand ceux qui gouvernent n'ont appris qu'une seule manière d'aborder l'économie, les erreurs sont inévitables. La crise de 2008 l'a montré.

Comme nous l'avons vu dans les deux précédents articles de cette série (article 1, article 2), il existe finalement deux grandes manières d'envisager l'économie. La première est l'économie dominante, ou mainstream, qui est massivement enseignée aujourd’hui dans les universités européennes. Sa méthodologie inductive, empirique et positiviste domine l'ensemble de la science économique, y compris ses courants dits hétérodoxes.
Sa domination est totale. C'est ce que nous avons pu observer, chiffres à l'appui, dans le second article, puisqu'elle occupe 80 % de ce qui est enseigné dans les formations universitaires d'économie en France, en Allemagne et au Royaume-Uni.
La seconde manière d’aborder l’économie est ce qu’on appelle aujourd’hui l'école autrichienne d’économie. Il s'agit d'un courant autrefois dominant à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle, et qui a progressivement été délaissé en faveur du premier.
Reste finalement une question, posée à la fin du second article : que devient une nation lorsque tous ceux qui la gouvernent ont appris à aborder l'économie de la même façon ? Une seule méthodologie, un seul héritage, un seul paradigme… celui des agrégats, de l'équilibre, de la relance et de l'intervention de l'État.
Les mêmes filières alimentent les ministères, les banques et les cabinets
Que deviennent donc les étudiants en économie une fois sortis de l’université ? Une partie d’entre eux sont amenés à travailler dans le secteur privé, celui de la banque par exemple, une autre partie se dirige vers les métiers de l’administration. Les ministères, les cabinets, les institutions…
C’est particulièrement vrai pour les formations universitaires prestigieuses. En France, on peut citer l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences Po), qui se présente depuis sa fondation comme un lieu de formation des futures élites administratives et politiques du pays. On retrouve plusieurs de ses anciens étudiants dans les cabinets ministériels et la haute fonction publique. La London School of Economics et les filières d'économie d'Oxford ou de Cambridge jouent un rôle similaire au Royaume-Uni en fournissant au Trésor britannique, à la Banque d'Angleterre et à la City de Londres l’essentiel de leurs cadres. En Allemagne, ce sont les facultés de Volkswirtschaftslehre qui alimentent la Bundesbank et le ministère des Finances.
Quand on en vient à la pensée économique, l’élite européenne a une pensée relativement uniforme. Peu importe si les élites ne partagent pas la même nationalité ou n'ont pas suivi le même cursus universitaire. La vision d’ensemble est la même, les angles morts le sont aussi. Cet aveuglement est essentiel pour comprendre pourquoi les mêmes logiques de crises surviennent depuis 1929 et pourquoi nous n’en sortons que difficilement.
Ceux qui n’ont pas vu venir la crise
La crise récente de 2008 est un bon exemple du niveau de déconnexion des élites économiques des pays occidentaux par rapport à la réalité de l’économie qu’ils sont censés administrer. Une anecdote assez connue révèle bien cette réalité. Le 5 novembre 2008, la reine d’Angleterre Elizabeth II visite la London School of Economics, elle demande pendant sa visite aux professeurs comment se fait-il que personne n’ait vu venir la crise financière ?
La British Academy convoque l’année suivante un forum pour répondre à cette question gênante. L’issue du débat se résume ainsi :
« Beaucoup de gens avaient prévu la crise. Toutefois, personne n'en a prévu la forme exacte, ni le moment et la violence du déclenchement. »
(Besley et Hennessy, lettre à la reine Elizabeth II, 22 juillet 2009)
La lettre poursuit : les calculs de risque se confinaient à des tranches d'activité financière, avec « certains des meilleurs esprits mathématiques », tout en perdant de vue le tableau d'ensemble. Puis vient le diagnostic :
« L'échec à prévoir le moment, l'ampleur et la gravité de la crise et à l'éviter, s'il a eu beaucoup de causes, a été principalement un échec de l'imagination collective de nombreuses personnes brillantes, dans ce pays et à l'étranger, à comprendre les risques pour le système dans son ensemble. »
(Besley et Hennessy, lettre à la reine Elizabeth II, 22 juillet 2009)
En clair, l'échec fut, pour l'essentiel, un défaut d'imagination des économistes mondiaux, qui ont été incapables d'envisager le processus économique dans son ensemble et de comprendre qu’aucun secteur de l’économie n’est finalement isolé des autres. Ils n'ont donc pas vu les défauts du système financier ni même su identifier les distorsions profondes et de long terme causées par des décennies d'interventionnisme. L’aveuglement était donc général.
Ceux qui ont vu venir la crise
Comme il est mentionné dans la lettre de la British Academy : « Beaucoup de gens avaient prévu la crise. » Certains ont donc vu venir la crise. Parmi eux, les économistes autrichiens. Pour comprendre cela, il faut se plonger dans l’une des forces majeures de cette école : sa compréhension des cycles économiques.
Cette théorie permet d'expliquer la crise de 2008, mais aussi les crises passées et les éventuelles crises futures. Elle a été élaborée par Mises dès 1912 dans La Théorie de la monnaie et du crédit, puis approfondie et popularisée par Hayek dans les années 1930 (Prix et production, 1931).
Selon les économistes autrichiens, tout cycle économique suit la même logique. Le prix du capital dans le temps, ou taux d'intérêt, doit être laissé à la libre appréciation du marché. C'est le prix le plus important du marché, car il offre une image instantanée et réelle de l'état du marché (revenus consommés, épargne disponible), et informe donc parfaitement les entrepreneurs sur les possibilités d'investissement.
Ainsi, quand une banque centrale manipule ce prix à la baisse, elle trompe le marché. Elle donne aux entrepreneurs l'illusion qu'il existe une épargne réelle disponible alors qu'il n'y en a pas. Les entrepreneurs s'engagent alors dans des processus de production plus longs et plus capitalistiques, qui ne pourront jamais être achevés, car les ressources réelles, non reproductibles et non manipulables, correspondantes font défaut. Les investisseurs n'arrivent plus à discerner les investissements vraiment viables et les entreprises non viables se multiplient en même temps qu'une envolée du marché.
La théorie des cycles économiques s’applique relativement bien à la crise de 2008. Si nous franchissons l’Atlantique pour nous intéresser aux États-Unis, force est de constater que les années 2000 ont été marquées par la politique de Greenspan, alors directeur de la Réserve fédérale, qui a maintenu les taux d'intérêt artificiellement bas afin de neutraliser l'éclatement de la bulle Internet. Les causes profondes de cette crise sont également à chercher dans les politiques d'accès au crédit trop souples accordées aux ménages américains. Le « plan Clinton » des années 1990 a encouragé l'accession à la propriété grâce à des mécanismes de prêts hypothécaires assouplis pour les ménages à faibles revenus.
Après la crise, l’erreur persiste
C'est ici que la divergence entre les deux traditions de pensée devient concrète. Face à la récession, le courant dominant préconise de relancer l'économie, c'est-à-dire de baisser encore les taux, de soutenir la demande et d'augmenter les dépenses publiques. Il s'agit toujours d'une défaillance du marché que le politique peut corriger d'une manière ou d'une autre.
Nous touchons ici à une autre divergence de taille entre ces courants : s'ils ne sont pas d'accord sur les origines de la crise, ils ne le sont pas non plus sur sa nature ni sur le moment où elle se « termine ». La récession n'est pas le début de la crise, comme le pensent les économistes mainstream, mais sa fin.
C’est pour cette raison que l’erreur persiste, car l’interventionnisme étatique qui a mené à la crise n'est pas reconnu comme en étant la cause, mais pire, il est considéré comme la solution. Concrètement, il s’agit de sauver les emplois, de renflouer les entreprises et d'empêcher les faillites. Cependant, pour les autrichiens, cet interventionnisme est précisément ce qui prolonge la crise. En empêchant le marché de liquider les acteurs non viables et de réallouer les ressources, on maintient un équilibre artificiel qui retarde la guérison.
Durant cette période, il est important de souligner que le capital n'est pas détruit. Il demeure intact et en attente d'être racheté ou repris par de nouveaux entrepreneurs qui en feront un usage plus profitable que les anciens, trop souvent dépendants du crédit facile et « nettoyés » lors de la récession. Pour les autrichiens, empêcher la liquidation des mauvais investissements, c'est prolonger la distorsion et préparer la suivante.
Le « quoi qu'il en coûte » a empêché le marché de purger
Aujourd’hui, les mêmes logiques de cycles économiques s’appliquent. La pandémie de 2020 et l’impression massive de monnaie fiat en sont certainement les meilleurs exemples. Sous prétexte sanitaire, les États ferment l'économie et les banques centrales déversent des montagnes de liquidités pour soutenir les entreprises et les travailleurs. C’est le « quoi qu’il en coûte ».
Sur cette période, on remarque donc très peu de faillites d'entreprises en France. En agissant ainsi, l'État n'a pas laissé le marché purger les mauvaises entreprises et libérer le capital, les ressources et le travail mal alloué. Cela n'a pas permis aux autres entrepreneurs de se saisir de ce capital pour en faire une utilisation réellement productive.
Ce constat est d'autant plus frappant quand on compare la situation à celle des autres pays européens, voire des États-Unis. En Allemagne, le nombre de défaillances d'entreprises est passé de 18 749 en 2019 à 15 841 en 2020, puis à 13 993 en 2021 (Destatis). En 2025, elles sont à 24 064, au-dessus de 2019. En Angleterre et au pays de Galles, on passe de 17 166 à 12 634, puis à 14 048 (Insolvency Service) ; 23 938 en 2025. Aux États-Unis, au contraire, on observe un pic de fermetures d'établissements et une augmentation impressionnante de la productivité du travail dans les années qui ont suivi. Pourquoi ? Simplement parce que le capital a été réalloué vers des entreprises plus productives.
En France, nous souffrons encore en 2025 des effets de l'interventionnisme économique sans précédent de 2020-2021. Le capital n'est pas encore pleinement réalloué, la productivité ne décolle pas, et la société stagne. Ce sera le cas tant que l'État continuera d'intervenir.

Productivité du travail en France, base 100 = 2019, données annuelles corrigées des jours ouvrés. Insee, comptes de la nation, 29 mai 2026.

Productivité du travail en PIB par tête, France et zone euro hors France, par rapport à leur tendance. Insee, 19 juillet 2024.
Le coût d’ignorer l'école autrichienne
Ces différences entre le courant dominant et l'école autrichienne ne sont pas anodines, car elles concernent avant tout la méthode. Le premier article de cette série de trois sur le sujet l’évoquait bien. L'absence de cette tradition dans l’enseignement universitaire est frappante ; elle n’est évoquée que brièvement, au détour d’un cours sur l’histoire de la pensée économique. Cette absence n'est pas uniquement dommageable pour les étudiants qui apprennent sur les bancs des facultés européennes, elle prive également les professionnels et les décideurs politiques d'une grille analytique essentielle et d'une théorie du capital solide pour comprendre et éviter les cycles économiques violents auxquels nos économies de marché sont désormais accoutumées depuis des décennies.
Un individu a parfaitement le droit de préférer la macroéconomie et l’économie mainstream à toutes les autres écoles. Encore faut-il lui présenter une alternative, afin qu'il sache ce à quoi il renonce. Finalement, tout l’enjeu est là : il ne s’agit pas de préférer une école de pensée à une autre, mais de donner une place égale aux autres courants de pensée et aux autres méthodologies, qui offrent une vision plus large et plus riche de la complexité du processus économique.
**Photo de Anne Nygård sur Unsplash