En France, en Allemagne et au Royaume-Uni, une seule approche marque plus de 80% de ce qu'on enseigne aux étudiants en économie.

Nous avons vu dans un précédent article qu’il existe deux grandes manières d’envisager l’économie. Une approche méthodologique individualiste et déductive, celle de l’école autrichienne d’économie, et une approche empirique et globalisante, l’approche « mainstream ». C’est ce dernier courant de pensée, qu’on appelle aussi la macroéconomie moderne ou tout simplement le courant dominant, qui est massivement enseigné aujourd’hui, et de manière écrasante comme nous allons le voir.
Comment procéder ? De façon assez simple, il suffit de prendre les programmes de licence, les descriptifs de modules et les crédits attribués à chaque cours, puis de les classer selon la tradition de pensée économique qu’ils valident. Ce travail, trois équipes universitaires l'ont mené ces dernières années dans trois des plus grands pays d'Europe, avec trois méthodes différentes. Leurs résultats concordent d’ailleurs presque parfaitement.
L'économie mainstream monopolise 86,2% des crédits en France
En 2023, trois universitaires, Sophie Jallais, Florence Jany-Catrice et Arthur Jatteau, ont publié à ce jour l'étude la plus complète jamais réalisée en France sur ce sujet [1]. Leur rapport de cent soixante pages analyse 6 433 cours proposés en licence d'économie-gestion dans 53 universités publiques françaises, soit la quasi-totalité de celles qui délivrent ce diplôme. L’année universitaire de référence pour cette étude était celle de 2020-2021.
Dans les cours d'économie proprement dits, auxquels les universités consacrent en moyenne 43,4% de la licence une fois la gestion mise de côté, l'économie mainstream monopolise 86,2% des crédits, les approches « institutionnalistes », qui regroupe les courants de pensée non-dominants, se partageant les 13,8% restants [2].
Ce partage moyen masque d'ailleurs une réalité plus dure, car chaque année de licence, entre quatorze et dix-neuf universités sur les cinquante-trois n'offrent à leurs étudiants aucun cours d'économie institutionnaliste, même facultatif.
Ces chiffres ne portent que sur les cours d'économie. Les auteurs élargissent ensuite le calcul à la licence entière. Ils remarquent que l’économie mainstream représente 45,8% des crédits. Les enseignements qu'ils nomment « neutres », c'est-à-dire la gestion, les outils et la méthodologie du travail universitaire, représentent 35,6%. Il reste alors 18,5% de l'ensemble des cours qui échappent au courant dominant. Ces 18,5% regroupent à la fois l'économie institutionnaliste (9,5%), mais aussi d'ouverture disciplinaire (5,2%) et les cours réflexifs (3,8%), dans lesquels apparaît l’école autrichienne.
Cette part dédiée à l’approche institutionnaliste et réflexive se réduit davantage à mesure que l'étudiant avance dans son cursus universitaire. Elle occupe 29,7% des enseignements au premier semestre, tombe ensuite entre 15 et 16% aux troisième et quatrième semestres, et termine autour de 14% en fin de licence. Notons que les cours du premier semestre relèvent en grande partie de l'ouverture disciplinaire, dont la fonction première est de permettre à un étudiant de se réorienter plutôt que de le confronter à d'autres façons de penser l'économie.
Le point le plus révélateur concerne cependant les cours dits « réflexifs », ceux qui prennent du recul sur la discipline elle-même, sur son histoire, ses méthodes et ses limites. Ceux-ci représentent seulement 3,8% des crédits, et plus l'étudiant se spécialise, plus ces cours perdent de leur importance.
Or, c’est dans ces cours de l’histoire de la pensée économique qu’on retrouve l’école autrichienne d’économie. Elle est évoquée brièvement comme un courant de pensée économique désuet sur lequel il n’est pas intéressant de s’attarder davantage. L’analyse de l’enseignement de l’approche autrichienne dans les universités européennes françaises en demeure, de ce fait, compliquée. Elle est rarement évoquée stricto sensu dans les programmes, il est donc difficile de savoir quelle part elle occupe sur ces 3,8% de crédits.
Seulement six universités ne proposent aucun cours « réflexif » en première année. Elles sont en revanche vingt-huit à n’en proposer aucun en deuxième année de licence, soit plus de la moitié des cinquante-trois, et vingt et une en troisième année. L’histoire et la méthodologie économiques apparaissent donc souvent comme un simple cours d’introduction, puis s’effacent. Plus l’étudiant avance dans son cursus, moins on lui donne les moyens d’interroger ce qu’il apprend.
Les professeurs orthodoxes dominent l'enseignement de l'économie en France
Ce constat de 2023 capitalise sur d’autres résultats qui avaient déjà été fait plusieurs années auparavant par l'Association française d'économie politique. L’association avait documenté la composition des recrutements de professeurs [3]. Sur 209 professeurs recrutés entre 2000 et 2011, 84,2% consacraient leurs recherches au courant de pensée économique dominant, l’économie mainstream. La part des hétérodoxes, c’est-à-dire ceux issus d’autres courants (post keynésiens, MMT et autres) était passée de 18,0% sur la période 2000-2005 à 5,0% sur la période 2006-2011, soit une part divisée par plus de trois entre les deux périodes.
Pourtant, notons le, ces économistes hétérodoxes partagent avec le courant dominant l’essentiel de sa méthode. Ils raisonnent sur des agrégats, construisent des modèles formels et les confrontent aux données statistiques. C’est la manière de faire de l’économie qui s’est imposée après Léon Walras et Alfred Marshall, et leur désaccord avec le courant dominant porte sur les conclusions bien plus que sur elle. Contrairement à l’école autrichienne. École autrichienne qui est elle aussi cataloguée chez les hétérodoxes bien que tout l’en sépare.
Tous ces professeurs d’université enseignent, mais dirigent aussi les masters, encadrent les thèses et siègent dans les jurys qui recrutent leurs successeurs, de sorte que la composition d'un corps professoral devient un entre-soi.
En Allemagne, 80% des cursus sont consacrés à l’économie mainstream
Le constat allemand vient d'une équipe de l'université de Kassel, Frank Beckenbach, Maria Daskalakis et David Hofmann, dont l'étude, financée par la Fondation Hans-Böckler, est parue en 2016 [4]. Les chercheurs ont interrogé les enseignants de 54 cursus d'économie et de gestion, avant d'analyser les descriptifs de modules et les manuels effectivement utilisés. Sur les cours de microéconomie, ils écrivent :
« En microéconomie, par exemple, dans plus de 80% des cursus examinés, les approches situées hors du cadre néoclassique ne sont pas prises en considération. » (Beckenbach, Daskalakis et Hofmann, Zur Pluralität der volkswirtschaftlichen Lehre in Deutschland, Metropolis-Verlag, 2016)
En clair, sur 54 cursus, dans plus de 80% d'entre eux, la microéconomie n'aborde jamais la moindre approche hors du cadre néoclassique.
Mais l'étude allemande apporte quelque chose de plus intéressant encore. Ses auteurs ont analysé le vocabulaire employé dans les descriptifs de cours, puis se sont demandé si l'économie comportementale, que l'on présente volontiers comme l'ouverture du courant dominant à d'autres façons de penser (notamment à la sociologie et à la psychologie), avait une influence quelconque sur l’approche méthodologique.
Selon eux, cette ouverture reste rare au sens d'un véritable dépassement du paradigme dominant en économie. C'est exactement ce que le premier article de cette série démontrait, et que cette étude allemande vient confirmer finalement ici : ce que l'étudiant prend pour un choix entre écoles rivales n’en est pas un. Il s’agit davantage d’un choix entre différentes branches d’une seule et même famille de pensée.
L’étude démontre aussi un autre mécanisme qui entretient cette uniformité. Le contenu des cours et celui des manuels, observe-t-elle, entretiennent une relation réciproque : le manuel reflète le programme, le programme suit le manuel, et l'ensemble se verrouille de lui même. Les mêmes auteurs relèvent enfin que très peu d'universités allemandes proposent, de façon systématique, des cours portant sur l'histoire intellectuelle de l'économie, sur l'éthique économique ou sur la philosophie des sciences.
Dernier point important, la moitié des enseignants interrogés jugent la critique des étudiants, quant au manque de pluralisme de leur formation, fondamentalement justifiée. Ils invoquent le manque de temps, de moyens et de supports pédagogiques, ainsi que le caractère obligatoire des contenus décrits dans les maquettes, lequel laisse, écrivent les chercheurs, très peu de marge à des approches plus plurielles.
Seules 2 universités britanniques sur 20 sont jugées pluralistes
En 2024, Ross Cathcart et Patrick Nelson ont établi un rapport publié par Rethinking Economics International [5], qui examine 20 universités d'Angleterre, d'Écosse et du pays de Galles en s’appuyant sur des évaluateurs étudiants inscrits dans ces établissements.
« Sur les 480 modules de théorie que nous avons évalués, 88,3% comportaient une pensée économique néoclassique dominante, centrée sur des individus rationnels et intéressés. Ils sont presque entièrement enseignés au travers de compétences techniques quantitatives. » (Cathcart et Nelson, Is Economics Education Fit for the 21st Century ?, Rethinking Economics International, 2024)
Le résultat est sans appel, sur les 480 modules de théorie dans 20 universités, 88,3% adossés à la pensée dominante. Le rapport ajoute que la totalité des établissements place l'économie mainstream au cœur de leur formation, et ne relève que deux exceptions, l'école des études orientales et africaines de Londres et l'université de Greenwich, seules classées comme réellement pluralistes. Seulement deux établissements sur vingt.
Même Oxford, université mondialement connue, n'offre pas à ses étudiants d'économie un cours d'histoire de la pensée de leur propre discipline. Un comble.
Exemple frappant, les auteurs du rapport relèvent aussi que dix des vingt universités exigent ou recommandent un niveau avancé en mathématiques à l'entrée, quand une seule pose une exigence portant sur l'économie elle-même. Ce prérequis est relativement intéressant, car il montre que les formations d’économie demandent davantage des mathématiciens prêts à produire des modèles qu’elles ne demandent de véritables économistes prêts à étudier et approfondir cette science humaine.
Cet attrait pour les mathématiques n’est pas anodin, car il symbolise parfaitement le triomphe de la vision walrasienne dans toute la discipline. On sait, a contrario, que les économistes de la tradition autrichienne ne sont pas adeptes de la mathématisation de l’économie. En tout cas, elle ne doit pas constituer le cœur de l’étude économique. Elle demeure somme toute intéressante pour traiter de données passées et globales, mais insuffisante, voire dangereuse, pour planifier l’économie.
Sur ce point, Ludwig von Mises, certainement le plus grand économiste autrichien, répugnait à l’utilisation des mathématiques dans ses ouvrages. À raison, il estimait que l’approche aprioriste et axiomatique reste une approche scientifique et que le défaut du monde universitaire aujourd’hui est de penser que toute science doit être mathématique. Il écrivait :
« La description mathématique de divers états d'équilibre n'est qu'un amusement. Le problème réside dans l'analyse du processus de marché. » (Mises, L'Action humaine, éd. Institut Coppet, p. 413)
Trois études, une pensée uniforme
Les trois études que nous venons d’explorer ne mesurent finalement pas la même chose, l’étude française a compté des crédits au sein des cours d'économie, l'allemande a comparé les cursus universitaires et la britannique a comptabilisé les modules qui mettent en avant la pensée dominante. Trois approches distinctes donc.
Malgré ces différences, les trois équipes ont constaté la même réalité par trois entrées sans rapport les unes avec les autres. Ces études européennes font finalement le même constat d'uniformité dans l’enseignement de l’économie.
Où se trouvent les bastions autrichiens en Europe ?
Comme nous l’avons évoqué précédemment, c’est dans les cours de l’histoire de la pensée économique qu’on retrouve mentionnée la tradition autrichienne. Elle est évoquée quand est abordée la révolution marginaliste des années 1870, quand Carl Menger est évoqué comme « codécouvreur » de l’utilité marginale au même titre que Léon Walras ou William Stanley Jevons.
C'est précisément d’ailleurs un reproche que font les auteurs de l’étude britannique sur ces cours d’histoire. Ceux-ci présentent l'histoire de la discipline comme un long chemin menant naturellement à la théorie économique moderne, comme si l’économie avait une fin, une dimension téléologique, qui mènerait logiquement au cadre dominant d’aujourd’hui.
Ces cours ne sont donc pas une invitation à comparer les approches méthodologiques des différentes écoles de pensée, ni même à remettre en cause le dogme actuel de l’économie mainstream.
Malgré tout, l’école autrichienne n’a pas totalement disparu des universités européennes. Plusieurs enseignants se réclament encore partiellement, ou totalement, de l’approche méthodologique autrichienne. C’est le cas par exemple en France, à Angers, avec Jörg Guido Hülsmann à l’Université d’Angers, Karl-Friedrich Israel et Olga Peniaz à l’Université catholique de l’Ouest.
À Madrid, à l'Universidad Rey Juan Carlos, il existe même un master en économie de l'école autrichienne dirigé depuis 2007 par Jesús Huerta de Soto [6], dont on citait l'ouvrage dans le premier article de cette série. Ce master se présente comme le premier et le seul cursus officiel en Europe entièrement consacré à la tradition autrichienne.
Un étudiant européen peut donc étudier l'école autrichienne, mais dans une seule université sur les milliers que compte l’Europe, à Madrid.
L’impact de l’uniformisation de l’enseignement économique
Reste une question, car ces étudiants sont avant tout de futurs professionnels, des décideurs politiques, des économistes, des hauts fonctionnaires, des conseillers, des banquiers... Que devient une nation lorsque tous ceux qui la gouvernent ont appris l'économie de la même façon, sans avoir été invités à se questionner sur la méthodologie ? Cette question est centrale, car elle détermine et explique pourquoi aujourd’hui bon nombre de pays sont devenus structurellement incapables de penser l’économie, le marché et la société autrement.
Nous aborderons cette question dans le prochain article de cette série.
- Sophie Jallais, Florence Jany-Catrice, Arthur Jatteau, « L'insoutenable manque de pluralisme dans l'enseignement de l'économie à l'université », rapport d'étude AFEP, 2023, 160 pages (6 433 cours, 53 universités publiques, année 2020-2021). Également diffusé sous le titre « De l'absence de pluralisme dans les licences d'économie-gestion en France ». Archives HAL : hal-04259486, hal-04313618. ↩
- Dans l’étude citée, les approches institutionnalistes désignent les courants de pensée non dominants qui insistent sur les institutions, l'histoire et les rapports de pouvoir (post-keynésiens, régulationnistes et courants proches). L'école autrichienne n’est pas mentionnée comme faisant partie de cette liste dans l’étude. ↩
- AFEP, « Évolution des recrutements des professeurs de sciences économiques depuis 2000 », septembre 2013 (assoeconomiepolitique.org). ↩
- Frank Beckenbach, Maria Daskalakis, David Hofmann, Zur Pluralität der volkswirtschaftlichen Lehre in Deutschland, Metropolis-Verlag, 2016 (étude EconPLUS, 54 cursus, Fondation Hans-Böckler). ↩
- Ross Cathcart, Patrick Nelson, Is Economics Education Fit for the 21st Century? National Report, Rethinking Economics International, octobre 2024 (20 universités, 480 modules de théorie). ↩
- Universidad Rey Juan Carlos, Máster en Economía de la Escuela Austríaca, direction Jesús Huerta de Soto. ↩