Pour un libéralisme de l’autonomie morale
Le libéralisme repose sur l'autonomie individuelle et la souveraineté de chacun sur sa propre existence, bien au-delà de la simple liberté économique.

L’autorisation du déploiement d’Apple Intelligence [1] en Chine a pu alimenter un paradoxe dans certains milieux économiques, celui d’un Empire du Milieu plus libéral que l’Union européenne, jugée trop réglementée. Pourtant, autoriser une technologie ne suffit pas à caractériser le libéralisme d’un régime. Si la réglementation européenne peut freiner l’innovation, elle vise aussi à protéger les droits fondamentaux et à garantir la sécurité juridique.
Cette lecture révèle une conception réductrice du libéralisme, assimilé à la seule liberté économique. Or, la philosophie libérale repose avant tout sur la liberté individuelle et la limitation du pouvoir politique. Un régime qui favorise les entreprises tout en censurant les opinions, en réprimant les opposants et en surveillant les citoyens ne saurait être qualifié de libéral. Le libéralisme doit ainsi être pensé comme une exigence globale, à la fois économique, politique, juridique et morale.
La liberté comme maîtrise de soi
Le libéralisme s’articule autour d’une conception de l’être humain comme sujet autonome, doté de la faculté de forger ses propres jugements et de disposer librement de son existence.
Chez Locke, la notion de property ne se réduit pas à la possession de biens extérieurs, mais désigne avant tout la maîtrise que l’individu détient sur sa propre personne, fondement de son autonomie [2]. Dès le XVIe siècle, l’école de Salamanque avait déjà développé cette idée à travers la notion de dominium sui. Dès lors que l’individu est souverain de lui-même [3] la légitimité du pouvoir politique repose sur le consentement des individus et sur sa capacité à garantir les droits naturels. L'entrée en société ne saurait toutefois justifier une dépossession de la liberté individuelle ; le pouvoir institué demeure limité par la finalité même qui fonde sa légitimité. La liberté suppose donc que chacun bénéficie d’une sphère personnelle protégée contre les interventions de l’État et de la collectivité. Benjamin Constant rappelait ainsi qu’une partie de l’existence humaine doit rester hors de toute compétence sociale [4]. Cette exigence implique d’accepter que des personnes fassent des choix que nous désapprouvons, dès lors qu’elles agissent librement et ne portent pas atteinte aux droits d’autrui.
Dans On Liberty (1859), John Stuart Mill formule un principe essentiel selon lequel « la seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres ». Ainsi, le fait d’intervenir dans les choix d’un individu au seul motif que cette intervention serait bénéfique pour lui, sur le plan physique ou moral, ne saurait justifier une restriction de sa liberté.
La distinction entre morale et droit est ici fondamentale. Une pratique peut être jugée moralement condamnable sans devoir pour autant être interdite [5]. Les débats de société relatifs aux libertés individuelles et à l’autonomie corporelle illustrent particulièrement cette difficulté. Dans chacun de ces domaines, il convient de déterminer si la loi doit imposer une conception particulière du bien ou garantir la coexistence de convictions divergentes. La question centrale consiste à savoir dans quelle mesure l'individu peut disposer de sa personne et orienter son existence selon ses propres choix, dès lors que le consentement donné est libre et que les droits d’autrui demeurent préservés.
L’autonomie contre le paternalisme
La démocratie libérale ne se réduit pas à la souveraineté de la majorité. Elle doit également protéger les individus contre les décisions collectives qui empiètent injustement sur leur vie privée. Comme le soulignait Tocqueville, chacun est le meilleur juge de ce qui ne concerne que lui [6].
L’autonomie individuelle ne signifie pas que toutes nos décisions sont raisonnables ou bonnes. Elle implique plutôt que nous conservions la faculté de décider pour nous-mêmes, y compris lorsque nos choix déplaisent à autrui ou paraissent imprudents et même choquants. Cette difficulté apparaît notamment dans les usages contemporains de la notion de dignité humaine. Celle-ci peut légitimement protéger les personnes contre la violence, l’humiliation et les traitements dégradants. Cependant, elle devient problématique lorsqu’elle sert à interdire des choix librement consentis au motif qu’ils seraient contraires à une conception particulière de la vie bonne.
Il convient donc de distinguer deux conceptions de la dignité. La première vise à prémunir chacun contre les atteintes qu'autrui pourrait lui infliger, tandis que la seconde prétend déterminer, en lieu et place des individus, ce qu’il leur est permis de faire de leur propre existence. Si la première demeure indispensable à la sauvegarde de l’État de droit, la seconde ouvre la voie à un paternalisme manifeste [7].
La défense de la liberté individuelle conduit à interroger la légitimité de l’interdiction de pratiques controversées telles que la gestation pour autrui, le recours à la prostitution, les pratiques sadomasochistes, les soirées libertines « gang-bang » ou encore l’insémination post-mortem. Dans ces domaines, il est certes nécessaire de lutter contre les contraintes sans présumer pour autant que les personnes concernées sont incapables de consentir.
Dans une société qui reconnaît la liberté comme un principe fondamental, la désapprobation morale ne peut se substituer à une justification légitime de la coercition. Dès lors, l’État ne saurait imposer une conception particulière du bien au seul motif que certains choix lui paraissent discutables, immoraux ou contraires aux normes dominantes. Par conséquent, la protection des individus doit renforcer leur capacité d’agir plutôt que la remplacer [8].
Pour un État moralement neutre
L’État de droit ne doit évidemment pas rester indifférent à certaines situations. Il lui revient de protéger les personnes vulnérables, de garantir la liberté du consentement et de prévenir les violences. Toutefois, ces objectifs ne justifient nullement qu’il impose une morale officielle. La neutralité éthique de l’État ne signifie donc pas l’absence de règles. Elle implique plutôt que toute restriction à la liberté soit légitime, nécessaire et proportionnée aux droits qu’elle entend protéger. Dans une société pluraliste, le droit a pour vocation première de garantir la coexistence pacifique des libertés individuelles, et non d’imposer une conception officielle du bonheur, de la vertu ou de la vie bonne. Il ne saurait dicter aux individus la manière dont ils doivent conduire leur existence. Cette exigence revêt une importance particulière lorsque sont en jeu l’autonomie de la volonté, la vie privée ou les décisions relatives à la fin de l’existence, domaines dans lesquels le principe d’autodétermination occupe une place centrale.
Dès lors, les controverses éthiques contemporaines ne peuvent se réduire à une opposition entre approbation et condamnation morales. Elles doivent surtout être examinées à l’aune de la liberté individuelle. L’enjeu fondamental consiste ainsi à protéger chaque individu contre l’agression, la coercition et l’atteinte à ses droits, tout en empêchant que l’État, sous couvert de protection, ne s’arroge le pouvoir de décider à sa place de ce qui serait bon pour lui [9]. En vertu du principe d’autodétermination, nul ne devrait être privé de sa liberté au seul motif que ses choix seraient contraires à son propre intérêt.
Le libéralisme comme principe d’émancipation
Le libéralisme contemporain souffre d’une double confusion. D’une part, il tend à réduire la liberté à sa seule dimension économique, comme si la liberté d’échanger suffisait à garantir la liberté individuelle. D’autre part, il subordonne trop souvent l’autonomie des personnes à des impératifs de protection ou à une conception imposée de la dignité. Or, la liberté ne se limite pas à la sphère marchande, elle implique avant tout le droit de chacun à conduire sa propre existence. De même, la démocratie ne saurait se confondre avec la souveraineté de la majorité, car le pouvoir collectif, pas plus que la potestas individuelle, ne peut légitimement s’affranchir des droits naturels de chaque personne.
De Locke à Constant, de Mill à Berlin, la grande tradition libérale martèle que la souveraineté individuelle n'est pas négociable et ne saurait plier sous la tyrannie de la majorité. La vraie liberté politique ne réside pas dans la prétention du grand nombre à régenter la cité, mais dans l'inviolabilité absolue du domaine personnel où chaque individu reste l'unique maître de son existence. C’est pourquoi la distinction entre morale et droit demeure essentielle. Nous pouvons désapprouver des comportements privés sans considérer que cette désapprobation suffit à justifier leur interdiction.
Ainsi, le libéralisme ne consiste pas simplement à réclamer moins d’État ou à défendre la liberté d’entreprendre. Il repose avant tout sur la reconnaissance de l’individu comme sujet, capable de se gouverner lui-même. L’État doit protéger chacun contre la violence, la contrainte et l’exploitation, mais il ne saurait se substituer systématiquement aux personnes dans les décisions qui ne concernent qu’elles-mêmes [10].
La mission de l’État de droit n’est pas de rendre les individus vertueux, mais de garantir les conditions de leur coexistence libre. Comme le rappelait Locke, la loi doit préserver et élargir la liberté plutôt que l’abolir ou la restreindre arbitrairement. Encore faut-il comprendre cette exigence dans toute sa portée. Le libéralisme ne mérite son nom que s’il défend l’autonomie individuelle, y compris lorsque les choix personnels dérangent les convictions dominantes. C’est à cette condition qu’il demeure une véritable philosophie de l’émancipation.
Daniel Borrillo, juriste chercheur au CERSA, Université de Paris Panthéon-Assas, expert auprès de Génération Libre.
- Le système d'intelligence artificielle générative développé par Apple ↩
- Second traité du gouvernement civil (1690) ↩
- Francisco Suárez, Tractatus de legibus ac Deo legislatore (1612). ↩
- De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes (1819). ↩
- D. Borrillo, La morale ou le droit ? Paris, L’Harmattan, 2024 ↩
- De la démocratie en Amérique (1835). ↩
- D. Borrillo, Gang-bang libertins, prostitution, fin de vie… L’État doit-il limiter la liberté individuelle au nom la «dignité humaine» ? Libération, 04/08/2026. ↩
- D. Borrillo, Disposer de son corps : un droit encore à conquérir, Textuel, Paris, 2019. ↩
- D. Borrillo, « L'État veut nous protéger contre nous-mêmes », interview dans Le Monde, 28/04/2005. ↩
- D. Borrillo, « Fin de vie : Le rôle de l’État n’est pas de décider à la place des individus », Le Monde, 29/06/2026. ↩
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