N’abandonnez pas vos enfants à la propagande !
L'Éducation nationale française, héritière d’une école conçue pour former les citoyens du régime, privilégie la conformité et le contrôle idéologique plutôt que l’instruction.

« Les gouvernements des grands États ont entre les mains deux moyens pour tenir le peuple en dépendance, pour se faire craindre et obéir : un moyen plus grossier, l'armée, un plus subtil, l'école. »
— Friedrich Nietzsche – Humain, trop humain – II, 320
La question de l’instruction des enfants est aussi vieille que le monde. Imaginez la pieuvre. Cet animal est parmi les plus intelligents de la planète. Mais ses femelles pondent, s’assurent de l’éclosion de leurs œufs, puis meurent. Sans transmission du savoir, cette espèce n’a pu, et ne pourra jamais, capitaliser son intelligence de génération en génération. Tel fut l’enjeu pour les Hommes. Tel il est à nouveau devenu.
Depuis toujours, les hommes se transmettent le savoir. Le savoir-faire, d’abord. Un père charpentier faisait souvent de son fils un charpentier. Un paysan finissait ses jours en ayant passé la main et la terre à ses enfants. Les recettes de cuisine aussi perduraient.
Puis est venu le livre. Révolution dans les moyens, il exigeait du capital pour l’écrire, mais aussi pour le lire. Le livre, rare et cher, fut réservé à des savoirs de forts enjeux.
Très vite, ces enjeux furent commandés par qui détenait ce capital. Noblesse et riches purent consigner les titres de leurs propriétés. Mais les scribes étaient souvent moines, la parole divine et sa transmission fut donc l’autre grand usage des premiers livres. On vit alors l’Église déployer des écoles de la foi en même temps que le livre se diffusait.
L’école des citoyens
Arrive la Révolution française, puis à sa suite le XIXe siècle, torturé entre retour du roi, deux empires et stabilisation de la république. Celle-ci se confirme sur le dernier tiers de ce siècle, avec la Troisième République. Désormais sur des rails, conscient de son besoin de mieux durer que la nuée des précédents, ce régime s’attache à sacraliser l’école publique pour tous.
Ainsi, le rôle originel de l’école de Ferry était d’apporter une instruction minimale, et une instruction civile aux futurs citoyens, aux futurs électeurs.
Jules Ferry voyait en effet l'école publique comme le fondement de la République et un instrument d'émancipation, d'unité nationale et d'égalité des chances. Pour lui, l'instruction devait être gratuite, obligatoire et laïque afin de former des citoyens éclairés et de remplacer les influences dogmatiques par la raison et les valeurs civiques.
Dans sa Lettre adressée aux instituteurs, Ferry décrit sa vision pour leur rôle :
« L’instruction religieuse appartient aux familles et à l’Église, l’instruction morale à l’école. Vous êtes l’auxiliaire et, à certains égards, le suppléant du père de famille. [...]Il y a dans chaque instituteur, dans chaque institutrice, un auxiliaire naturel du progrès moral et social."
— Jules Ferry, Lettre adressée aux instituteurs - 17 novembre 1883
Depuis, l’école devenue Éducation Nationale est restée sur cette ligne. Malgré de nombreux ministres et de nombreux soubresauts, « l’EdNat » joue encore sur le double tableau de la garantie de l’instruction minimale comme prétexte et de la formation de bons citoyens du régime. Vu le budget du Ministère, cet enjeu demeure bien ancré.
L’école des enfants
Cependant, depuis deux générations surtout, les moyens à disposition pour former et transmettre le savoir ont beaucoup évolué. La méthode originale était la salle de classe, faute d’autres moyens à l’époque – je mettrai les bibliothèques de côté : on va dans une bibliothèque, mais ce sont les salles de classe qui viennent à nous.
Mais de nos jours, tout parent, toute personne en général, dispose grâce à Internet – et à la richesse infinie des millions de livres dans tous les domaines – de tout le savoir du monde, au bout des doigts. Notre époque est celle des autodidactes, des curieux et des touche-à-tout – je suis un autodidacte moi-même, tout comme bien des libertariens.
Ainsi, désormais, tout parent peut s’assurer que ses enfants ont accès au savoir qui lui importe. Et en effet, on voit en de nombreux pays – en France, c’est bien plus rare car interdit dans la pratique – se développer le concept de « homeschooling » – l’école à la maison. L’idée première, c’est ce « qui lui importe » : les parents qui se lancent dans un tel projet sont des parents qui ne veulent pas seulement que leurs enfants héritent de leur métier ; ils veulent plutôt que leurs enfants disposent d’un savoir que « l’école des citoyens » ne leur aurait pas apporté ; ils ont une forte ambition pour leur instruction.
« Tant y a que la démocratie tient essentiellement à soustraire l’enfant à sa famille, à lui donner l’éducation qu’elle a choisie et non que les parents choisissent et à lui enseigner ainsi qu’il ne faut pas croire ce que ses parents lui enseignent. Elle nie la compétence des parents en y substituant la sienne et en assurant que seule la sienne vaut. »
— Émile Faguet, Le Culte de l'incompétence
Et de proche en proche, de nouvelles « écoles » se montent, ou devraient pouvoir se monter, qui offrent des programmes d’instruction dans la ligne de ces homeschoolers.
Quelle motivation, désormais ?
Dans un tel contexte, où l’instruction est à la portée de tous et les moyens d’accès sont devenus omniprésents, que devient l’EdNat ? Quel rôle joue-t-elle encore ? Quel rôle devrait-elle jouer ? En particulier, l’insistance de l’EdNat à prendre tous les enfants en charge interroge forcément sur ses motivations. En effet, si chaque élève dispose de tous les moyens pour apprendre à peu près tout, selon la méthode qui lui convient le mieux, pourquoi ne pas au moins envisager une EdNat à deux vitesses ? Une EdNat « classique » pour les élèves dont les parents ne sauraient pas les guider, et une EdNat plus moderne qui se limiterait à suivre les progrès accomplis et suggérer des pistes.
« C’est chose vraiment surprenante de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés. »
— Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire
Or en France, la seconde option est inconcevable, du moins par les autorités. Quelle est donc la motivation à ce refus d’adapter l’école des citoyens à l’école des enfants ? La réponse est dans la question, bien sûr. L’EdNat – du moins celle que nous connaissons désormais – n’a pas pour objectif d’instruire les enfants au meilleur de leurs possibilités. Elle a vocation à remplir la mission identifiée par Étienne de la Boétie : au-delà de former des citoyens, il s’agit de transmettre la « fascination ensorcelée » dont il parle ; il s’agit de transmettre un aveuglement complet aux évidences fondant le régime : rendre incapable de remettre vraiment en cause la démocratie et les diverses institutions.
Bien sûr, on ne manquera pas de masquer cette mission sous tout un tas d’autres objectifs plus dignes. Ainsi, il y a un enjeu de paix sociale, que seule une instruction harmonieuse peut assurer. Il y a aussi un enjeu de justice et de mixité sociale que seule garantit la possibilité offerte à chacun de finir par rejoindre les élites de la nation.
« …dès lors l’oppression des valeurs et des facteurs individuels est inéluctable. Ce processus commence dès l’école, continue au cours de la vie universitaire et imprime son sceau à tout ce qui, de près ou de loin, concerne l’État. »
— Carl Gustav Jung, Présent et avenir
Et pour revenir aux moyens, il est crucial de conserver la salle de classe traditionnelle. Car elle permet de contrôler l’environnement de l’élève. Elle l’isole de sa propre curiosité, de son appétit d’apprendre et de son instinct à demander « pourquoi ? » À cet égard, l’interdiction des smartphones est très révélatrice : ce n’est pas l’accès au savoir qui importe, mais le respect aveugle d’un cadre égalitaire et de l’autorité du professeur.
Choisir la liberté d’esprit
J’ai deux filles, dont une qui m’a donné deux petites filles ; la seconde vient tout juste d’entrer en maternelle. Leur mère ne veut pas vraiment entendre que l’école n’est pas le bel endroit merveilleux qu’on nous vend un peu partout. J’espère que d’autres parents seront moins confiants, plus avisés. Pour ma part, j’ai décidé de ne pas rester inactif.
Dans la France de 2026, où les derniers résultats PISA classent ce pays dans les profondeurs de l’Europe et de l’OCDE, les parents lucides ne pourront que se rendre à l’évidence. Ils sont confrontés au besoin de renforcer l’enseignement de leurs enfants.
L’enjeu pour les parents d’esprit libre consiste donc à ne pas se laisser berner pour l’avenir de leurs enfants et à organiser, comme je compte le faire, une éducation en parallèle, voire de substitution. L’EdNat à deux vitesses que j’évoquais plus haut se mettra en place de toute manière, malgré le système lui-même.
« S’il [le pouvoir exécutif] était chargé d’organiser et de surveiller les écoles publiques, l’éducation et l’enseignement y seraient subordonnés à ses vues, ou plutôt à celles de ses ministres, lesquelles (nous en avons assez de preuves) ne sont pas toujours conformes aux intérêts du peuple. »
— Mirabeau, Débats de l’Assemblée nationale du 10 septembre 1791.
Je ne suis pas un expert du marché de l’enseignement, je n’irai donc pas sur une vaine description des structures en place. Chacun trouvera bien son bonheur au sein de la foule de sites web et de chaînes YouTube – par exemple la Kahn Academy – proposant des cursus.
Par contre, ce qui me semble essentiel, pour ne pas louper l’éducation et l’instruction de vos enfants – comme je m’y attacherai pour mes petites filles – c’est de leur apprendre tout ce que le pouvoir ne veut pas qu’ils apprennent. Le sens critique. La valeur de la liberté. La rationalité en toutes choses. Le droit naturel et les bases de la théorie économique. L’esprit d’entreprise et d’initiative. Savoir se tromper pour aller plus loin. La curiosité, vorace. Le respect et la confiance envers son prochain. Oser dire non.
Du même auteur
Share to: