L’État nous traite toujours plus comme des enfants
Partout en Europe, l'État corrige les choix de l'adulte, du prix du paquet de cigarettes à la cotisation retraite, au nom de son propre bien.

Taxes comportementales, restrictions de vente, retraites obligatoires, politiques de « nudge », interdictions au nom de la santé ou de la sécurité : partout en Europe, l’État intervient de plus en plus directement dans les décisions individuelles. Mais certains pays vont beaucoup plus loin que d’autres. Derrière ces différences se joue une question fondamentale : jusqu’où une puissance publique peut-elle prétendre protéger un adulte contre lui-même ?
Un adulte peut-il être libre de prendre une mauvaise décision ? La question paraît triviale. Elle est pourtant au cœur du paternalisme moderne.
Dans une perspective libertarienne, l’individu est propriétaire de lui-même. Il peut être tenu responsable lorsqu’il porte atteinte à autrui ; il est beaucoup plus difficile de justifier qu’une institution extérieure puisse le contraindre pour son propre bien. Or c’est précisément là que se situe la logique paternaliste : intervenir non pour empêcher une agression, mais pour corriger un choix jugé mauvais pour celui qui le fait.
John Stuart Mill formulait déjà cette frontière dans De la liberté :
« Sur lui-même, sur son propre corps et son propre esprit, l’individu est souverain. »
Le débat contemporain ne porte donc pas seulement sur le tabac, l'alcool ou les boissons sucrées. Il concerne plus largement l'épargne, les retraites, les jeux d'argent et les mécanismes de décision par défaut.
De l’information à la contrainte
Le paternalisme moderne avance rarement d’un seul bloc. Il fonctionne par degrés.
L’État peut d’abord informer : campagnes sanitaires, avertissements, étiquetage. Il peut ensuite orienter, en organisant l’environnement de manière à rendre un choix plus probable qu’un autre. C’est la logique du nudge, popularisée notamment au Royaume-Uni, où une unité gouvernementale spécialisée dans les sciences comportementales fut créée dès 2010.
Puis viennent des mesures plus directement coercitives : taxes comportementales, prix minimums, restrictions publicitaires, limitations de vente, obligations réglementaires et interdictions.
La frontière essentielle n’est donc pas entre « intervention » et « absence d’intervention », mais entre informer un individu et décider progressivement à sa place de ce qui est bon pour lui.
Alexis de Tocqueville avait déjà pressenti cette évolution lorsqu’il décrivait un pouvoir « immense et tutélaire » chargé de veiller au bien-être des citoyens, jusqu’à les maintenir « irrévocablement dans l’enfance ».
Une Europe inégalement paternaliste
Les États européens n’interviennent pas tous avec la même intensité.
Le Nanny State Index 2025, établi par Christopher Snowdon pour l’IEA et EPICENTER, compare 29 pays sur quatre domaines : alcool, tabac, nicotine alternative et alimentation. Sa méthodologie est explicitement libérale ; il ne s’agit donc pas d’un indice public neutre, mais d’un outil permettant de mesurer l’ampleur des restrictions imposées aux consommateurs.
Selon cet indice, la Finlande atteint 37,8 points, la Hongrie 37,5, l’Irlande 36,9 et la France 26,7. À l’autre extrémité, l’Espagne obtient 15,9, la Tchéquie 14,5, l’Italie 13,5 et l’Allemagne 11,7.
Les différences sont révélatrices. La Finlande et la Suède ont une longue tradition d’encadrement de l’alcool. La Hongrie recourt largement à la taxation comportementale sur certains produits alimentaires. Les Pays-Bas ont fortement renforcé leur réglementation du tabac et de la nicotine. La France combine fiscalité élevée, restrictions publicitaires et interdictions.
Dans l’Hexagone, un paquet de vingt cigarettes vendu 13,50 euros en 2026 comprend 7,425 euros d'accise proportionnelle, 1,466 euros d'accise spécifique, 2,25 euros de TVA et 1,389 euros de remise brute pour le buraliste, selon les Douanes françaises. La marge du fabricant n'est, dans cet exemple, que de 0,97 euro.
La logique est claire : rendre un comportement suffisamment coûteux pour en diminuer l’attractivité.
Il serait faux de prétendre que cela ne fonctionne pas. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) considère la hausse du prix du tabac comme l’un des moyens les plus efficaces d’en réduire la consommation.
Mais l’objection libertarienne commence précisément ici :
- Une contrainte ne devient pas légitime simplement parce qu’elle est efficace.
- Une interdiction totale réduirait probablement encore davantage la consommation. Elle n’en serait pas automatiquement justifiée pour autant.
Le paternalisme ne s’arrête pas à la santé
Limiter le phénomène au tabac ou à l’alcool serait une erreur.
La retraite constitue un autre exemple particulièrement parlant. Dans de nombreux pays européens, une partie importante du revenu est obligatoirement affectée au financement ou à la constitution de droits à pension. Selon l’OCDE, les taux effectifs de cotisation retraite obligatoire pour un salarié au salaire moyen atteignaient en 2022 environ 33 % en Italie, 28 % en Tchéquie et 27,8 % en France, contre une moyenne OCDE de 18,2 %.
L’argument est différent, mais la philosophie reste proche : l’individu pourrait ne pas suffisamment préparer son avenir ; une institution décide donc qu’une part de son revenu ne peut être laissée à sa libre disposition.
D’autres pays utilisent des mécanismes plus souples, comme l’inscription automatique à des dispositifs d’épargne avec possibilité de sortie. Le Royaume-Uni, l’Italie ou la Pologne ont développé ce type de système.
Le choix reste juridiquement possible, mais il est organisé de manière à produire un comportement déterminé.
C’est l’une des formes les plus modernes du paternalisme : ne plus interdire, mais concevoir l’environnement pour que l’individu choisisse ce que l’autorité estime préférable.
Le cercle de la socialisation
L’un des arguments les plus puissants en faveur de ces interventions repose sur leur coût collectif.
Un fumeur peut coûter au système de santé. Une personne qui n’épargne pas suffisamment risque de dépendre de la solidarité publique. Un joueur compulsif peut nécessiter une prise en charge sociale.
Mais ce raisonnement crée un cercle particulièrement intéressant.
Plus l’État socialise les conséquences des choix individuels, plus cette socialisation lui permet ensuite de justifier son intervention dans ces mêmes choix.
Si la collectivité paie votre santé, votre alimentation devient son affaire. Si elle garantit votre retraite, votre niveau d’épargne devient son affaire. Si elle prend en charge les conséquences de vos risques, elle acquiert progressivement un motif pour réglementer votre rapport au risque.
La socialisation du coût devient ainsi la justification de la socialisation de la décision.
Le droit de mal choisir
La critique libertarienne ne consiste pas à affirmer que toutes les décisions individuelles sont bonnes. Elle affirme au contraire quelque chose de plus exigeant : la liberté comprend aussi le droit à l’erreur.
Un adulte peut choisir de fumer malgré les risques, de consommer trop de sucre, de mal épargner ou de prendre une décision imprudente. Tant qu’il ne viole pas les droits d’autrui, son mauvais choix ne devient pas, par ce seul fait, la propriété de l’État.
Informer n’est pas contraindre. Conseiller n’est pas interdire. Prévenir n’est pas taxer pour décourager.
La question qui traverse aujourd’hui l’Europe est donc moins sanitaire qu’anthropologique : considérons-nous l’individu comme un adulte responsable de ses décisions, ou comme un mineur permanent dont les choix doivent être corrigés ?
Les réponses diffèrent encore d’un pays à l’autre.
Mais partout, la frontière entre protection et tutelle se déplace.
Et c’est peut-être là le véritable enjeu du paternalisme contemporain : non plus seulement protéger l’homme contre les autres, mais prétendre toujours davantage le protéger contre lui-même.
- Une taxe comportementale (parfois appelée « taxe de correction » ou « taxe pigouvienne ») est un impôt conçu pour modifier le comportement des consommateurs en augmentant le prix de produits jugés nocifs pour la santé ou pour l’environnement. ↩
- John Stuart Mill, De la liberté, 1859, chapitre I. Traduction de Charles Dupont-White, Paris, Guillaumin, 1860. ↩
- Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, 1840, quatrième partie, chapitre VI. ↩
- Christopher Snowdon, Nanny State Index 2025, Institute of Economic Affairs et EPICENTER, 15 mai 2025. Données au 1er février 2025. https://iea.org.uk/wp-content/uploads/2025/05/NSI-2025-May-14.pdf ↩
- Direction générale des douanes et droits indirects, « La fiscalité appliquée aux tabacs manufacturés et la composition du prix de vente au détail », mise à jour le 5 janvier 2026. Paquet de vingt cigarettes à 13,50 euros. https://www.douane.gouv.fr/fiche/la-fiscalite-appliquee-aux-tabacs-manufactures-et-la-composition-du-prix-de-vente-au-detail ↩
- Organisation mondiale de la santé, « Raising taxes on tobacco ». L’OMS y indique qu’une hausse significative des accises et des prix est la mesure la plus efficace, et la plus coût-efficace, pour réduire la consommation de tabac. https://www.who.int/activities/raising-taxes-on-tobacco ↩
- OCDE, Pensions at a Glance 2023, « Mandatory pension contributions ». Taux effectifs pour un salarié au salaire moyen, 2022. https://doi.org/10.1787/678055dd-en ↩
- Pour l’Italie et la Tchéquie, ces cotisations financent aussi l’invalidité. Celles de la France, dans ce tableau, ne la financent pas. Même précision pour la Grèce, à 26 %, qui figure sur le graphique. ↩
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