Décentralisation radicale : la révolution tranquille du Liechtenstein
Malgré sa taille minuscule, le Liechtenstein est le pays le plus riche d’Europe. Un État limité et le libre-échange constituent le fondement de sa richesse.

Les revenus par habitant les plus élevés du monde se rencontrent dans de petites unités politiques comme Monaco, le Liechtenstein, le Luxembourg, la Suisse, Singapour et les îles Caïmans. Sur le plan économique, le constat s’explique aisément : les petites unités politiques ne vivent pas en autarcie ; elles se disputent, à l’échelle internationale, les talents et les capitaux. C’est pourquoi elles doivent bien traiter leurs habitants et leurs entreprises, et leur offrir des conditions de vie attrayantes ainsi qu’un cadre favorable aux affaires. Avant tout, les petites unités politiques doivent maintenir une faible fiscalité, rester pacifiques envers leurs voisins et s’abstenir de toute aventure militaire.
Pour autant, même les petites unités politiques ne sont pas à l’abri des abus du pouvoir étatique. L’État reste le détenteur du monopole territorial de la contrainte : il a le dernier mot sur tout conflit survenant sur son territoire. C’est précisément pour cette raison qu’il peut aisément devenir lui-même le problème. C’est le cas, par exemple, lorsque le pouvoir étatique tombe entre les mains d’acteurs qui s’en servent au profit de groupes d’intérêts particuliers organisés.
Le droit de sécession
Pour maîtriser ce problème fondamental de l’État, l’économiste autrichien Ludwig von Mises (1881–1973) proposait déjà en 1927 d’accorder à des groupes de personnes un droit de sortie de l’État. Selon Mises, un tel « droit de sécession » obligerait les majorités d’un pays à ne pas perdre de vue les préoccupations des minorités. Faute de quoi, les mécontents peuvent voter avec leurs pieds et, que cela plaise ou non aux majorités, quitter l’État. L’idée misésienne de sécession fait d’une pierre deux coups : elle incite la majorité à traiter correctement la minorité, et elle démantèle de fait le « monopole territorial de la contrainte et de la violence » de l’État, en assignant des limites claires à son pouvoir.
La Principauté de Liechtenstein montre à quel point cette idée est concrète et applicable. À l’initiative du prince Hans-Adam II, le pays a consacré, lors d’une révision constitutionnelle en 2003, un droit de sortie spécifique au profit de ses communes. L’article 4, alinéa 2, de la Constitution nationale leur permet d’engager une procédure de sortie de l’ensemble étatique. Il ne s’agit toutefois pas d’un droit de sécession absolu et unilatéral. Dans un premier temps, une commune peut seulement lancer la procédure de sortie. La sécession effective requiert encore l’approbation du Landtag (la Diète) et du prince. Si les électeurs lancent un référendum ou si le Parlement ordonne une votation populaire, les citoyens ayant le droit de vote dans le « Ländle » (le « petit pays », surnom du Liechtenstein) doivent eux aussi donner leur accord.
À ce jour, aucune commune n’a fait usage de ce droit. Avec cette possibilité de sortie, le Liechtenstein n’en a pas moins donné un signal clairvoyant en faveur de la liberté individuelle, dont on ne saurait guère surestimer la portée. Un signal qui rayonne bien au-delà de ses frontières.
Le problème de la taille
La question de la « taille optimale de l’État » se pose depuis longtemps à l’échelle internationale. Nombre des grandes unités politiques, que l’on songe aux États-Unis d’Amérique, à la Chine, à ce cartel d’États qu’on appelle l’Union européenne, ou encore à des États-nations comme l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, sont depuis longtemps sur le chemin de la faillite économique, financière et culturelle. Elles sont surendettées, leur croissance économique s’essouffle, leurs perspectives de prospérité sont décevantes. La mauvaise gestion et la corruption se répandent. Dans le même temps, des idéologies socialo-communistes soutenues par l’État s’en prennent de plus en plus à la famille et au christianisme, vident l’État de droit de sa substance et mettent en péril la sécurité publique. C’est aussi pour cela que de nombreux pays se précipitent vers un Armageddon démographique.
Une solution réaliste et praticable à tous ces problèmes consiste à redécouper les grandes unités politiques en unités plus petites. Ce qui y fait obstacle, toutefois, c’est que dans la plupart des pays européens, les entités fédérées, les régions et les communes ne disposent d’aucun droit unilatéral de sécession. Or la voie à suivre consiste précisément à imposer un tel droit : accorder aux entités fédérées, aux régions, aux villes ou aux communes le droit de quitter l’ensemble étatique supérieur si elles le souhaitent. Après tout, il n’existe aucune raison convaincante pour que des personnes restent soumises contre leur gré à une fédération et à ses règles.
« Une Europe de mille Liechtenstein »
Le principe directeur de la sécession est donc le suivant : des communes doivent pouvoir faire sécession d’une ville à laquelle elles ne souhaitent plus appartenir. Il en va de même pour les régions ou les entités fédérées : si leurs habitants veulent quitter l’entité étatique supérieure, ils doivent pouvoir le faire. Cette « décentralisation radicale » devrait bien entendu s’accompagner d’un « renversement de la hiérarchie des normes », de sorte que, désormais, le droit communal l’emporte sur le droit régional, et le droit régional sur le droit national.
Le droit de l’unité politique la plus petite primerait sur celui de l’unité immédiatement supérieure. Les conséquences en seraient tout à fait positives, car la concurrence pour les meilleures conditions de vie et de travail s’en trouverait renforcée. Dans le même temps, on couperait court aux possibilités destructrices d’exploitation qui prédominent aujourd’hui dans les grandes unités politiques organisées en démocraties majoritaires. L’économiste et philosophe Hans-Hermann Hoppe a popularisé ce programme avec justesse sous la formule désormais familière d’« une Europe de mille Liechtenstein ».
La « décentralisation radicale » ouvre en définitive la voie qui mène d’une communauté politique fondée sur la contrainte et la violence à une société de droit privé. L’objectif est de contribuer à l’avènement d’une communauté de personnes dans laquelle le même droit privé s’applique à tous et où, par conséquent, il n’existe plus de droit public placé au-dessus du droit privé. Cela dit, une société de droit privé n’est ni plus ni moins qu’une communauté de personnes qui organisent leur coexistence sur la base de contrats conclus volontairement, et non, comme c’est aujourd’hui le cas avec l’État, en recourant à une contrainte non désirée et à une violence non sollicitée.
Limiter le pouvoir par la décentralisation
L’idée de décentralisation radicale n’a rien de nouveau. Le Saint-Empire romain germanique, qui a existé de 962 à 1806 et comptait parmi les formations politiques les plus durables d’Europe, en offre un exemple historique. Son « morcellement » constituait un rempart contre la centralisation du pouvoir et contre les abus qu’en faisaient princes et rois. Il favorisait en même temps la concurrence entre les nombreux petits territoires, au bénéfice de l’innovation, de la vie urbaine, de l’économie et de la culture.
Même après les graves conflits de la Réforme et de la guerre de Trente Ans, les parties ont, à maintes reprises, trouvé des compromis pour rétablir la paix. Ainsi lors de la paix d’Augsbourg de 1555 et de la paix de Westphalie de 1648. Lorsque l’empereur François II, qui était aussi l’empereur d’Autriche François Ier (1768–1835), a proclamé la fin de l’Empire en 1806, ce n’était pas en raison du dysfonctionnement de l’ensemble impérial décentralisé, mais sous l’effet de la « terreur d’État napoléonienne ».
Cette même expérience montre toutefois sans équivoque que même de petites unités politiques décentralisées doivent organiser efficacement leur défense contre les agresseurs extérieurs. Contrairement aux entités passées, elles disposent aujourd’hui, grâce au progrès technique, de nombreuses options : l’armement, les alliances avec d’autres petites unités politiques et les contrats de protection conclus avec des compagnies d’assurances et des entreprises de sécurité. Rien de tout cela, soit dit en passant, ne requiert un État. Les services de protection et de défense peuvent être organisés efficacement sur le marché libre. En conséquence, dès 1849, l’économiste Gustave de Molinari (1819–1912) réclamait, dans son essai « De la production de la sécurité », la privatisation de la sécurité et de la défense.
La dimension humaine
Quiconque veut la paix et la prospérité doit limiter l’État autant que possible. Cet enseignement se déduit de manière incontestable d’une science économique fondée sur des principes rigoureux. L’argumentation en faveur des petites unités politiques plutôt que des grandes ne repose donc pas sur une idée arbitraire, mais sur un raisonnement approfondi. Cet enseignement central n’est pas nouveau, même s’il est aujourd’hui largement méconnu et ignoré.
Pour conclure, il convient donc d’évoquer le philosophe Leopold Kohr (1909–1994), dont la pensée tournait autour de la « philosophie de la taille » et de l’échelle humaine. Sa conclusion : « Chaque fois que quelque chose ne va pas, c’est que c’est trop grand. » De fait, quiconque regarde le monde les yeux ouverts constate que les choses vont particulièrement mal dans les grandes unités politiques, et bien mieux dans les petites. En somme, quiconque veut la liberté, la paix et la prospérité pour l’humanité doit œuvrer à décomposer les grandes unités politiques en une multitude d’entités plus petites, elles-mêmes conduites par des personnes désireuses de régler leurs affaires dans le monde de manière volontaire et pacifique.
Article original : « Radical Decentralization: Liechtenstein’s Quiet Revolution » : https://mises.org/mises-wire/radical-decentralization-liechtensteins-quiet-revolution. Thorsten Polleit, Mises Wire / Mises Institute. Traduction française : Libertis.
- Note du traducteur : Mises (1927). Ludwig von Mises, Liberalismus, Iéna, Gustav Fischer, 1927, section « Das Selbstbestimmungsrecht ». Traduction française : Ludwig von Mises, Le Libéralisme, traduit par Hervé de Quengo, Paris, Institut Coppet, 2025, p. 102-103. ↩
- Note du traducteur : « Landtag (la Diète) » : Le Landtag est le parlement de la principauté du Liechtenstein : une chambre unique de 25 députés élus. « Diète » est la traduction française traditionnelle de ce terme pour les assemblées représentatives des pays et régions germanophones. ↩
- Note du traducteur : « Ländle » : Diminutif de Land (« pays ») dans les dialectes alémaniques, « Ländle » signifie littéralement « petit pays ». C’est le surnom courant du Liechtenstein. ↩
- Note du traducteur : Hoppe (2022). Hans-Hermann Hoppe, entretien sur Servus TV, avril 2022. Traduction française : « Je rêve d’une Europe de 1000 Liechtenstein », Institut Mises France, 18 avril 2022, en ligne : https://www.mises-fr.org/je-reve-dune-europe-de-1000-liechtenstein/. Version anglaise : « My Dream Is of a Europe Which Consists of 1,000 Liechtensteins », Mises Wire, 16 avril 2022. ↩
- Note du traducteur : La phrase de Kohr vient de l’introduction de The Breakdown of Nations (1957) : « Whenever something is wrong, something is too big. » Dans la traduction française (L’Effondrement des puissances, R&N, 2018), la formule usuelle est : « Partout où quelque chose ne va pas, quelque chose est trop gros. » ↩
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