Éric Mestrallet: « Le coût d'un élève chez nous est inférieur de 25 à 30% au public »
Dans cet entretien, Éric Mestrallet revient sur son parcours d'entrepreneur, le réseau Espérance banlieues qu'il a fondé, et comment résoudre les problèmes de l'éducation en France.

Éric Mestrallet est le fondateur du réseau Espérance banlieues, une association qui regroupe 16 écoles implantées dans des quartiers prioritaires à travers la France. Fondée en 2012, Espérance banlieues accueille environ 1200 élèves en employant aujourd'hui plus de 130 directeurs ou professeurs, et s’appuie sur 500 bénévoles.

Début 2026, Éric Mestrallet a publié un nouvel ouvrage intitulé « Refaire École : La République et l'excellence pour les jeunes des quartiers populaires » dans lequel il présente sa vision pour l'école. Le livre est disponible sur le site des Éditions Hermann et sur Amazon.

Libertis: Éric Mestrallet, merci de prendre le temps de parler à Libertis. Vous êtes ingénieur de formation et vous avez créé plusieurs entreprises au cours de votre carrière. Pouvez-vous nous expliquer votre parcours, et ce qui vous a poussé à fonder Espérance banlieues en 2012?
Éric Mestrallet: Je suis effectivement ingénieur de formation et après quelques années de conseil, j'ai changé de casquette et suis devenu entrepreneur en créant plusieurs activités de services. J'en ai gardé une conviction : un constat ne vaut que s'il débouche sur une action, et une idée ne vaut que si elle fonctionne sur le terrain.
En 2011, plusieurs élus m’ont fait part des difficultés de jeunes à se construire dans l’école et en parallèle de la déconvenue de familles qui commençaient à choisir des voies alternatives (école à la maison, …). Le constat, lui, était connu. Le recteur Christian Forestier disait de notre école qu'elle était « une des meilleures du monde… pour la moitié des élèves ».
Dans les quartiers populaires, des enfants pleins de talents étaient condamnés d'avance par leur adresse. Je n'ai pas accepté cette fatalité. Avec d'autres, nous avons ouvert en septembre 2012 le cours Alexandre Dumas à Montfermeil. Le lancement de notre première école est né de la volonté de confronter une conviction au réel : celle que chaque enfant peut réussir, quelle que soit son origine sociale. Cette première école devait nous permettre de passer de l’intuition à l’expérimentation, de tester concrètement nos choix pédagogiques et d’en mesurer les effets.
« Le lancement de notre première école est né de la volonté de confronter une conviction au réel : celle que chaque enfant peut réussir, quelle que soit son origine sociale. »
Quatorze ans plus tard, il est temps de partager ce que nous avons appris. La France est 23e en mathématiques et 28e en lecture dans PISA. La baisse démographique va libérer des marges de manœuvre, et l'intelligence artificielle bouleverse ce qu'on attend de l'école. Il faut la refonder, et c'est le sens du livre « Refaire école ».
L’avenir de notre pays, le fait qu’il se joue dans la qualité de la formation et transmission que nous offrons, la situation de la France que nous laisserons à nos enfants, et l’état d’esprit que rien n’est inéluctable ont fait que j’ai mis mon talent d’entrepreneur au service de cette dynamique.
Il s’agit de démontrer par les faits qu’il est possible de disposer d’une école primaire – collège (l’école du socle) efficiente et adaptée aux nouveaux enjeux d’aujourd’hui. Une école qui offre à chaque enfant de réussir quelques soient les facilités dont il a héritées et quelques soient ses origines sociales. Chaque enfant dispose de talents que l’école doit révéler afin qu’il puisse grandir et s’épanouir, afin qu’il devienne une personne libre et éclairée dans ses choix d’adulte.
Libertis: Espérance banlieue est un succès. Comment êtes-vous parvenu à construire un réseau de 16 écoles d’une telle échelle (130 professeurs, 1200 élèves) en partant de rien?
Éric Mestrallet: Je pense simplement qu’il était le temps de le réaliser, qu’une telle démarche entrepreneuriale était attendue. L’enjeu était de rassembler les hommes et les femmes désireux de répondre à cette injustice et soucieux de l’avenir apaisé de notre pays, qu’ils soient promoteurs de projets d’école dans leur territoire ou professeurs soucieux d’offrir à leurs élèves la possibilité de s’épanouir. C’est autour de cette ambition commune que nous avons fédéré les premières énergies. Que le temps précieux passé en école en apprentissage permette de disposer des connaissances mais aussi des compétences, que ces dernières donnent des capacités d’adaptation et, qu’elles puissent se conjuguer pour devenir des possibilités collectives. Une démarche démocratique initiée par des citoyens engagés pour la jeunesse.
Nous avons fait trois choix. D'abord, des écoles à taille humaine : jamais plus de 150 à 170 élèves, des classes de 15, et des écoles où chaque enfant est accueilli le matin par son prénom. Ensuite, une organisation très décentralisée : chaque école est portée par une association locale qui réunit des bénévoles, des entreprises du territoire et le soutien des élus. C'est ce qui nous a permis d'essaimer d'Argenteuil à Roubaix, de Marseille à Angers. Enfin, une véritable alliance avec les familles. Même modestes, elles contribuent à hauteur de 60 à 80 euros par mois, et nous les associons à la vie de l'école, par exemple lors de cafés de parents sur les écrans ou le harcèlement. Tout le monde est mobilisé pour la réussite des enfants.
« Nous avons fait trois choix: des écoles à taille humaine, une organisation très décentralisée, et une véritable alliance avec les familles. »
Nous avons défini un modèle pédagogique adapté aux enjeux de notre époque et structuré autour des 3 piliers (académique, éducatif et culturel) conjugués avec 2 leviers que sont l’alliance avec les parents et la réalité d’une équipe enseignante qui agit de concert. Ainsi l’école redevient la première petite société qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Un lieu où on apprend l’altérité dont on sait qu’elle est le principe de la vie. Sans celle-ci, le repli et l’entre-soit commandent et le cercle vicieux défiance, méfiance, violence s’instaure.
Les résultats sont là. En 2024, 100 % de nos élèves ont obtenu le brevet, en épreuves écrites et sans contrôle continu. En début de 6e, deux tiers de nos élèves réussissent l'évaluation de compréhension de l'écrit, contre moins d'un tiers en REP et REP+. Et un élève coûte 25 à 30 % de moins qu'un élève du public. Ce modèle peut donc être diffusé bien plus largement.
« En 2024, 100 % de nos élèves ont obtenu le brevet, en épreuves écrites et sans contrôle continu. »
Libertis: Quels sont les problèmes de l'école française aujourd’hui? Le monde de l'éducation pense-t-il correctement aux défis de l'école?
Éric Mestrallet: Le problème est souvent mal posé. On débat de moyens, de postes, de budgets, ou de sujets symboliques comme la tenue vestimentaire. Or la France dépense pour son école à peu près la moyenne de l'OCDE, et obtient logiquement des résultats moyens, pour ne pas dire médiocres. Le recul est mesuré depuis vingt ans, bien avant le Covid. Et ce sont les élèves les plus fragiles, ceux qui n'ont personne pour les aider à la maison, qui en paient le prix.
Le vrai sujet, c'est ce qui se passe dans la classe : la maîtrise des fondamentaux, des classes trop chargées, des enseignants mal formés, avec deux jours de formation continue par an contre huit en moyenne dans l'OCDE, et des programmes qui changent sans cesse. Le socle commun a été révisé quinze fois en vingt ans ! L'élan engagé entre 2017 et 2022, avec les évaluations nationales, le dédoublement et la formation aux méthodes validées par la recherche, a été largement interrompu.
Il faut d'abord « parler vrai » : regarder les résultats en face, fixer un cap et s'y tenir. La baisse démographique nous en donne l'occasion. Elle peut se traduire par des fermetures de classes subies, ou devenir un levier pour mieux enseigner.
Libertis: Pourquoi est-il important de donner aux parents le choix de l’école ou ils mettent leurs enfants?
Éric Mestrallet: Parce que les parents sont les premiers éducateurs de leurs enfants et ceux qui les connaissent le mieux. Une école ne réussit pas contre les familles, ni sans elles. L’enquête PISA met en lumière que l’implication des parents dans la scolarité de leurs enfants n’est pas qu’une question de principe : elle se traduit concrètement en points de score. Il ne s’agit pas d’aider son enfant à faire ses devoirs plusieurs heures par jour. La simple manifestation d’intérêt des parents vis-à-vis des apprentissages et de l’expérience scolaire au quotidien a des répercussions sur la réussite scolaire. L’enjeu est donc bien comme le recommande l’OCDE d’impliquer les parents et imaginer des méthodes créatives pour les réintégrer à la vie scolaire de leurs enfants.
Dans nos écoles que les parents choisissent, ils s'engagent. D’abord en contribuant financièrement de 60 à 80 euros par mois, même lorsqu'ils sont très modestes. Puis en participant à la vie de l'école. Ce choix fonde une alliance qui change tout pour l'enfant.
Cette modalité très importante se doit d’être mise en œuvre dans le respect du cadre fixé par l’Etat. En cela il exerce pleinement sa fonction régalienne. Sa mobilisation sur l’évaluation de l’efficience et le respect du cadre républicain est prioritaire par rapport à l’opérationnalisation me semble-t-il.
Libertis: Dans votre livre Refaire école, vous proposez de limiter l’effectif des établissements à moins de 200 élèves, et de donner une grande autonomie aux établissements. Pourquoi est-ce important?
Éric Mestrallet: Parce que l'école de masse fait disparaître les élèves dans la foule. Dans une école de moins de 200 élèves, soit douze à treize classes de 15 à 17 élèves de la maternelle à la 3e, chaque visage est connu, chaque progrès suivi, chaque difficulté repérée tôt. Chaque semaine, dans nos écoles, le directeur et les professeurs passent en revue la situation de chaque enfant, avec une règle : trouver au moins un point positif pour chacun. Le climat s'en ressent. Les adultes se connaissent, interviennent vite quand une dispute éclate, et les parents savent à qui parler.
Quant à l'autonomie, elle ne vaut que si elle est réelle et assumée. Depuis quarante ans, on en parle sans la faire. Je plaide pour une autonomie fondée sur trois éléments indissociables : la liberté d'agir autour du projet d'établissement clair, l'évaluation rigoureuse des résultats, et une équipe engagée autour d'un directeur.
Cette évolution notable pourrait être mise en œuvre dans le cadre existant sans révolution. Seulement offrir de la proximité et donc une alliance au service de l’enfant dans tous les établissements existants. Les professeurs seront les premiers promoteurs d’une telle modalité.
L’enjeu ne sera donc plus le privé versus le public mais la taille effective de la communauté éducative.
Libertis: Vous attachez également une grande importance au cadre éducatif et aux repères communs (rituels, règles claires, symboles républicains). En quoi est-ce primordial ?
Éric Mestrallet: Parce qu'un enfant ne peut apprendre que dans un cadre qui le rassure. Chaque matin, dans nos écoles, le directeur accueille les élèves un par un, par leur prénom, avec une poignée de main et le vouvoiement. Au moins une fois par semaine, une assemblée permet une courte causerie, la mise à l'honneur des élèves méritants de la semaine, puis le lever des couleurs au son de La Marseillaise. Ce sont ces élèves qui hissent les drapeaux. Ces rituels disent à chaque enfant : ici, tu comptes, et tu fais partie de quelque chose de plus grand que toi.
Ce cadre crée un sentiment d'appartenance qui dépasse les appartenances communautaires. L'école n'est pas faite pour conforter les identités, mais pour élever : vers la langue française, une culture commune, l'esprit critique. Là où le désordre a parfois gagné la vie des enfants, des règles claires et stables sont un outil d'apaisement. La courtoisie et le respect ne sont pas des options, mais les fondations de toute vie en commun. Et les enfants en sont fiers. Ils y trouvent aussi une forme de sérénité, car ce cadre exigeant n’empêche en rien la proximité, l’attention et la bienveillance des équipes éducatives. Bien au contraire : parce que les règles sont claires et le cadre sécurisant, la confiance peut s’installer, les liens se nouer et chacun peut trouver sa place.
« Parce que les règles sont claires et le cadre sécurisant, la confiance peut s’installer, les liens se nouer et chacun peut trouver sa place. »
Libertis: Comment l’association Espérance banlieue est-elle financée? Comment jugez-vous l’efficacité opérationnelle du réseau comparé à l’Éducation Nationale, en regardant, par exemple, le coût par élève ou le taux de réussite aux examens?
Éric Mestrallet: Nos écoles sont aujourd'hui hors contrat : elles ne reçoivent aucun financement de l'État pour les salaires des enseignants. Les familles couvrent 10 à 15 % du coût de la scolarité. Le reste provient de donateurs particuliers, de fondations et d'entreprises. Chaque école est portée par une association locale qui mobilise les partenaires de son territoire.
Le coût moyen d'un élève chez nous, dans des classes de 15 à 17, est inférieur de 25 à 30 % à celui d'un élève du public, et l'écart est sans doute plus grand encore en REP et REP+. Les résultats, eux, sont supérieurs. En 2024, 100 % de nos élèves ont obtenu le brevet, sans le contrôle continu qui existe dans les autres écoles qui constitue 40 à 50 % de la note !
Ce n'est pas une critique des enseignants du public, qui font souvent un travail admirable dans des conditions difficiles. C'est la preuve qu'une autre organisation est possible. C'est pourquoi nous souhaitons entrer sous contrat d'association avec l'État, pour contribuer au service public de l'éducation. Les dernières discussions laissent entendre que l’initiative que nous portons pourrait être un des leviers pour la mise en œuvre des recommandations proposées par l’OCDE dans le cadre de l’étude PISA.
Libertis: Quel est le profil-type de vos donateurs? Les citoyens soucieux de l’avenir du pays devraient-ils considérer un soutien financier à Espérance banlieues ?
Éric Mestrallet: Certains nous soutiennent depuis le tout début. Ils sont fidèles car ils voient l’émergence d’un modèle qui pourra contribuer à faire évoluer le système. On distingue les grands donateurs entrepreneurs et fondations, les donateurs moyens personne morale ou particulier, et les petits donateurs.
Oui, je crois qu'un citoyen soucieux de l'avenir du pays peut trouver chez nous un investissement d'une rare utilité. Le décrochage scolaire coûte 26 milliards d'euros par an à la collectivité, selon une étude du BCG et de la Fondation des apprentis d'Auteuil. Soutenir une école qui redonne à des enfants de quartiers populaires la confiance et les moyens de réussir, c'est agir directement sur ce problème.
Pour en savoir plus venez découvrir le site d’Espérance banlieues. Vous aurez ainsi la possibilité de lire l’analyse que nous avons faite des résultats PISA.
Si vos lecteurs souhaitent nous aider financièrement dès à présent, ils peuvent le faire sur notre page dédiée.
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