Dis-moi qui tu lis, je te dirai quel esprit libre tu es.
L’adoption d’Internet bouleversa l’économie des médias, qui finirent par enchaîner leur crédibilité à la finance publique et privée. Qu’est ce qu'un média crédible aujourd’hui, et comment le déceler ?

« C’est chose vraiment surprenante de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés. »
— Étienne de La Boétie -- Discours de la servitude volontaire
Médias médiocres
Ces dernières années ont rendu évidente la faible fiabilité des médias traditionnels. Ce fait n’est pas anodin, car comme le soulignait Étienne de la Boétie, dans le monde de pouvoir politique qui est le nôtre, le rôle des médias n’est pas d’informer, mais de former les esprits en continu, une fois ceux-ci sortis du moule de « l’éducation nationale ».
Les exemples de thèses ne manquent pas, qui furent portées à bout de bras par la presse et qui pourtant ne tardèrent pas à s’avérer incorrectes ou infondées.
On pense au Covid, qui s'avéra être à peine plus plus dangereux que la grippe – l’audience actuelle du Dr. Fauci, ou plutôt son silence obstiné, parle d’elle-même. On pense au Climat, ou du moins aux angoisses distillées par le GIEC pendant des années, qui vient pourtant de réviser ses projections, alors que les Îles Maldives, un point central de l'hystérie médiatique depuis des dizaines d'années, ne sont toujours pas submergées [1].
On pense à tant d’autres.
« Fille de nos malheurs et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en sûreté qu’avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. »
— François-René de Chateaubriand -- Mémoires d’outre-tombe
La révolution Internet
J’ai eu la chance de travailler un temps pour un groupe de presse anglo-néerlandais, sur sa gestion du risque, à une époque où la presse papier migrait à pleine vitesse vers Internet. Pour la très grande majorité des titres, la clientèle était faite de professionnels, prêts à payer pour une information de qualité. Même pour eux, à l’époque, le passage au zéro-papier fut un défi commercial, remettant en cause toutes les positions dominantes.
La presse d’information « ordinaire » quotidienne ou hebdomadaire, qui s’intéresse moins à la qualité de l’information factuelle, et n’a souvent que de l’opinion à vendre, fut touchée plus profondément par ce virage.
Des titres comme L’Humanité, qui avait déjà souffert de la chute du Mur de Berlin – mais beaucoup d’autres avec lui, pour d’autres raisons – devaient passer de la vente assurée du papier à la vente incertaine d’un webzine soumis à la concurrence féroce du ‘WWW’.
L’État – tous les États – fut prompt à saisir l’occasion. Il lui suffisait de jouer son rôle le meilleur, celui de sauveur d’une industrie en déroute, pour mieux la détruire à son profit. En France, la subvention des journaux fut massive, avec comme argument pervers de venir assurer la « diversité de la presse ». Le pouvoir prétendait agir pour la liberté, alors que Chateaubriand et Coluche nous rappellent qu’il en est la première antithèse. Une fois la presse, toute la presse, mise sous subvention, qui décide vraiment de sa ligne ?
« Les gens qui nous gouvernent n’ont que la répression comme moyen d’expression. »
— Coluche – Campagne présidentielle de 1981
Médias et éducation pour le contrôle de l’esprit du citoyen
Il convient de prolonger cette analyse par une contextualisation de l’auditoire moyen. Cette presse subventionnée s’adresse en effet à des lecteurs dont l’esprit n’est pas « vierge ». J’évoquais « l’éducation nationale », qui se disait, à l’origine, « l’instruction publique », plus humblement. Pourquoi ne parle-t-on – presque – jamais de la « diversité » des opinions enseignées pendant les longues années d’école ? Par exemple, comment se fait-il que personne ne sorte libertarien après nos années de lycée ?
Peut-être n’est-il pas de l’intérêt du pouvoir de mettre le réel dans la tête des citoyens ? Toujours est-il que pour le pouvoir, l’enjeu est bien de nous servir une vision du monde cohérente et homogène tout au long de notre vie d’électeur. Il faut savoir « bien voter ».
Je me risque à dire une évidence. Ce passage de l’instruction à l’éducation devait lui aussi compenser le virage d’Internet. Alors que le Net promettait l’accès illimité de tous à un savoir « pur et vierge », le pouvoir ne pouvait que rééquilibrer par l’école. Je prendrai l’exemple de la science économique pour illustrer le risque immense qui reste en jeu.
« Tant y a que la démocratie tient essentiellement à soustraire l’enfant à sa famille, à lui donner l’éducation qu’elle a choisie et non que les parents choisissent et à lui enseigner ainsi qu’il ne faut pas croire ce que ses parents lui enseignent. »
— Émile Faguet – Le Culte de l’Incompétence
Un vrai pluralisme augmenterait la qualité des médias
Que serait un pluralisme médiatique qui ne serait pas le fruit des subventions ? Peut-on même l’imaginer ? Peut-on imaginer une presse de grande audience qui jouerait encore au « quatrième pouvoir », en opposition franche avec un système doté d’une énorme source de financement ? Peut-on, de même, imaginer une école qui ferait de chacun de nous un économiste en herbe ou un humaniste antimilitariste ?
C’est pourtant ce qu’une « instruction » rationnelle et objective devrait produire, « en masse », pour prendre une image « capitaliste ». Le monde pluraliste pourrait bien être un monde non pas de capitalisme de masse, mais d’une masse de capitalistes. Diantre.
Pour étayer mon propos, je ne me lancerai pas ici dans un cours complet d’économie, ce n’est pas adapté. Je renvoie le lecteur aux nombreux ouvrages phares de ce qu’il est convenu d’appeler « l’école autrichienne d’économie » – comme ceux de Murray Rothbard.
En substance, la thèse est simple. Le pluralisme doit permettre à toute position de s’exprimer, tant qu’elle est exprimée avec responsabilité – je reviendrai sur ce point. Cette concurrence des idées responsables devrait mécaniquement faire converger les médias les « meilleurs » vers les positions les plus rationnelles, scientifiques, objectives, impartiales, etc. Sinon, c’est qu’il n’y a pas vraiment libre concurrence – et cela doit nous interpeller quant à la situation actuelle de l’immense marée des médias, qui n’a guère cette responsabilité.
Dit autrement, sous l’hypothèse de pluralisme, on devrait peu à peu voir la science économique authentique être adoptée un peu partout, ce qui n’est pas le cas ; on en déduit donc le manque de pluralisme réel.
Le pluralisme est non seulement essentiel dans tous les domaines où les préférences ont cours (l’art en général, la culture) ; mais il est surtout le vecteur de la « juste thèse » dans les domaines de la science – économie comprise ; et il est crucial dans le domaine politique, pour porter les voix d’oppositions aux régimes en place.
« Parmi ces sciences [morales et politiques], l’économie politique est peut-être celle où l’on est parvenu à établir avec le plus de sûreté ces principes qui ont le caractère de certitude. »
-– Jean-Baptiste Say – Traité d'économie politique
Que faire ?
Comment naviguer dans l’environnement médiatique actuel?
Les médias publics sont à éviter, clairement.
Mais la « presse Bolloré » (en France du moins) ne vaut en fait guère mieux : le milieu des grandes entreprises n’a aucun intérêt à voir les monopoles masqués (ex. les Quatre de la téléphonie) ou des situations de privilège par réglementation (secteurs bancaire, pharmacie, défense, énergie, etc.) remis en cause par l’exigence de la libre concurrence.
Il vaut mieux chercher la voix de personnalités indépendantes, même imparfaites, qui ont l’avantage de « jouer leurs peaux » – le « skin in the game » de Nassim N. Taleb.
J’évoquais la responsabilité. Que faut-il entendre par là ? Une personne responsable est une personne qui assume ses actes, et ses paroles. Chez moi, je suis libre de dire ce que bon me semble. Mais en public, je m’expose à des conséquences : plus d’abonnés si « j’ai raison », moins si « j’ai tort », voire boycott. Évidences. Mais dans un monde de subventions, quel média prend vraiment le risque d’une parole responsable ? Pire, dans un monde de normes de bien-pensance – Corporate Social Responsibility – même les entreprises cotées ne sont plus libres de leur parole – quid des groupes de presse ?
Pour ma part, dans ce marasme et ce tourbillon, j’ai choisi un axe selon ce principe de rationalité et de responsabilité. Il n’est sans doute pas parfait, ni très original, mais je le partage néanmoins, tel que je le pratique. Je suis un individu qui écoute des individus.
Je me détourne d’abord de tout ce qui se prétend « média de presse », qui le plus souvent n’est pas financé par son seul lectorat. Je me détourne de la même manière des maisons d’édition les plus visibles, qui ne peuvent vivre que par le volume et donc par le mainstream. (Ce qui explique mon choix de créer une maison d’édition « responsable ».)
Je ne me tourne que vers les – rares – sources qui semblent jouer le jeu de la rationalité évoquée plus haut : rigueur des concepts, ouverture d’esprit, logique et surtout courage.
En ce sens, j’essaie de suivre la vraie tolérance recommandée par Jean-François Revel :
« Rappelons-le : dans l’acception du dictionnaire, on est intolérant quand on combat des idées contraires aux siennes par la force, et par des pressions, au lieu de se borner à des arguments. »
— Jean-François Revel – Contrecensures
- La canicule actuelle en France peut sans doute interpeller. Il faut néanmoins rester prudent devant la complexité de tels phénomènes. Par contre, les Maldives, comme beaucoup d’autres situations, furent explicitement annoncées comme vouées à disparaître, ce qui ne s’est pas produit. ↩