Le nouveau chapitre de l'euro numérique
L’euro numérique facilite le contrôle de l’Etat sous prétexte de souveraineté européenne.

Pendant des années, la Banque centrale européenne (BCE) a présenté l'euro numérique comme une simple alternative moderne et pratique aux billets et aux pièces. Il est désormais ouvertement admis que ce projet vise à contrer la domination des sociétés de paiement américaines Visa et Mastercard traitent 61% des paiements par carte dans la zone euro, selon les propres données de la BCE, et c’est cette dépendance que Bruxelles entend rompre.
Le 23 juin, la commission des affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement européen a approuvé sa position de négociation sur le paquet législatif relatif à l'euro numérique par 43 voix contre 14. Bien que cette approbation ne constitue pas la loi définitive, un accord final avec le Conseil est attendu d'ici la fin de 2026, la mise en œuvre ne devant commencer qu'à partir de 2029.
Le projet, historiquement justifié par la BCE comme une simple question de commodité par rapport aux espèces, a cette fois été présenté dans une déclaration du Parlement européen comme une véritable option de paiement européenne, une tentative de contrer la domination des grandes sociétés de paiement américaines, ce qui pourrait constituer une nouvelle escalade des tensions dans les relations transatlantiques. Visa et Mastercard, qui dominent les transactions transfrontalières en Europe, génèrent des milliards d'euros de commissions. Une réduction significative de cette domination affaiblirait le dollar, représenterait une perte économique pour ces entreprises américaines et menacerait l'un des atouts de la politique d'influence de Washington. Quel que soit le dénouement de ce différend entre blocs, c'est le citoyen européen qui en subira les premières conséquences.
Cette évolution reflète l'approche de plus en plus protectionniste adoptée par l'Union européenne dans le domaine technologique, comme on l'a constaté avec la loi sur les marchés numériques et le récent paquet pour la souveraineté technologique, qui rendent la concurrence libre et l'innovation privée plus difficiles. Sous prétexte de défendre la souveraineté européenne, Bruxelles a choisi de créer des infrastructures publiques centralisées. Or, l'argent n'est pas une infrastructure. C'est l'instrument par lequel l'État et le citoyen négocient quotidiennement les limites de la liberté individuelle. C'est pourquoi, depuis le début des discussions sur l'euro numérique, une dérive particulièrement dangereuse se dessine.
Selon la position de négociation qui a été approuvée, ce ne seront pas les citoyens, mais plutôt la Commission européenne, agissant sur recommandation de la BCE, qui déterminera le montant maximal d'euros numériques que chaque personne pourra détenir, probablement autour de 3 000 € avec des révisions périodiques.
De plus, les entreprises ne seront pas autorisées à détenir des soldes numériques en euros pendant plus de 24 heures, à l'exception des paiements reçus cumulés, qui doivent être automatiquement transférés après cette période.
Cela empêcherait les entreprises d'utiliser l'euro numérique comme outil de gestion de trésorerie, réserve de liquidités ou pour leurs paiements courants, tels que les factures fournisseurs et les salaires. Par cette règle, Bruxelles renforce le contrôle étatique centralisé et réduit considérablement l'utilité de l'euro numérique pour les entreprises. Ces dernières perdent en liberté et en flexibilité.
L’imposition de limites et de restrictions aux entreprises, bien que choquante pour les défenseurs de la liberté, n’est pas nouvelle. Ces idées sont ancrées dans le projet d’euro numérique depuis ses débuts. Dans la proposition législative présentée par la Commission européenne en 2023, la BCE et Bruxelles reconnaissaient explicitement que des limites seraient imposées au montant d’euros numériques que chaque citoyen pourrait détenir, sous le prétexte habituel de « protection », en l’occurrence la protection de la stabilité financière et la prévention des fuites de dépôts des banques commerciales. La nouveauté ne réside donc pas dans le principe, mais dans sa mise en œuvre. Ce qui était en 2023 une simple possibilité est désormais une décision concrète, prise manifestement sans tenir compte des souhaits des citoyens.
Ces conditions suivent la même logique de contrôle centralisé que celle qui caractérise la monnaie numérique chinoise, le yuan numérique (e-CNY). Dans le système chinois, il est également possible d'obtenir des plafonds plus élevés en échange de la divulgation de davantage de données personnelles et d’accepter moins de confidentialité. Il s’agit d’un modèle de « protection de la vie privée à plusieurs niveaux » où la liberté est systématiquement sacrifiée et où seul le degré de soumission à l’État reste laissé au choix. Ainsi, afin de réduire sa dépendance aux sociétés de paiement américaines au nom de la « souveraineté européenne », au lieu de renforcer la concurrence privée et de libéraliser le marché, l’Europe importe le modèle de contrôle étatique perfectionné par la Chine.
Bien que la BCE nie publiquement que l'euro numérique soit une monnaie programmable, ce type de solutions technologiques et centralisées laisse toujours la porte ouverte à l'intégration de fonctionnalités conditionnelles. La monnaie peut ainsi expirer, être conditionnée ou tracée, devenant un instrument de politique publique bien plus puissant que l'argent liquide ne l'a jamais été. Pour contrer une prétendue dépendance extérieure vis-à-vis de l'Amérique du Nord, l'Europe crée une dépendance intérieure encore plus dangereuse, où la monnaie cesse d'être un instrument de liberté individuelle et de libre marché pour devenir un outil de contrôle et de rivalité géopolitique.
Finalement, l'euro numérique ne libère pas l'Europe, ne la modernise pas et ne facilite pas les paiements. Il ne fait que déplacer le pouvoir, le faisant passer des entreprises privées américaines aux autorités publiques européennes, et renforce ce contrôle par la même occasion. Au fond, ce projet révèle un choix civilisationnel fondamental : l'argent cesse d'appartenir principalement aux individus, l'État s'arrogeant le pouvoir de définir les limites de la liberté financière.
Bruxelles menace non seulement la liberté de ses citoyens, mais risque aussi d'exacerber les tensions transatlantiques. Il est peu probable que Washington reste passif face à une contestation directe de la domination des géants américains des paiements et de l'infrastructure mondiale du dollar. Plus l'argent est instrumentalisé à des fins de politique publique et de rivalité géopolitique, plus l'espace pour la liberté individuelle et l'ouverture des marchés se réduit.
Article initialement publié en anglais sur fee.org