Les casseurs ne sont ni des victimes, ni des automates
Justifier la casse par le déterminisme social est une erreur intellectuelle.

Il existe des modes intellectuelles aussi dangereuses qu'incohérentes. Parmi elles, celle qui consiste à glorifier la violence urbaine sous couvert de subversion sociale occupe une place de choix.
Après les violences du 17 octobre (de 550 000 à 800 000 manifestants, 2 397 interpellations ce jour-là, 997 policiers et gendarmes blessés), le syndicat Solidaires Étudiant·e·s a publié le texte suivant : « La violence n'est qu'une réponse légitime à la violence systémique d'un État raciste. [...] Nous n'avons pas besoin de répondre à l'injonction bourgeoise et de condamner la casse. »
Déjà, après les émeutes de 2005 en France, certains intellectuels et professeurs de philosophie, à l'instar de Serge Roure dans son essai Apologie du casseur, ont cru bon de plaider la cause des émeutiers au nom d'un ordre jugé injuste. Dans ce livre, l'auteur invoque Spinoza ou Schopenhauer à l'appui de sa réfutation du libre arbitre. Il affirme que « si nous étions à la place d'un casseur nous aurions sans doute le même comportement. » Pour lui, « les violences sociales sont produites par un environnement social violent. » Mais à y regarder de près, cette démarche relève moins d'une véritable rigueur philosophique que d'un sophisme confortable : le déterminisme de salon.
Le sophisme du déterminisme
Le cœur de l'argumentation des apologistes de la violence repose sur un postulat sociologique : l'individu n'est que le produit de son environnement. Dans la lignée du matérialisme historique de Marx, Pierre Bourdieu en France a développé l'un des systèmes théoriques les plus puissants sur le déterminisme social. Son argumentation est reprise de nos jours par tous ceux qui veulent en finir avec l'idée de méritocratie ou de responsabilité individuelle.
Si l'environnement est violent, inégalitaire ou oppressif (le capitalisme, le racisme, le pouvoir), le comportement violent de l'individu devient, par la force des choses, inévitable et donc excusable. Selon cette grille de lecture, le casseur n'est qu'une victime agie par des forces qui le dépassent.
Pourtant, la contradiction de cette posture éclate au grand jour dès qu'on l'examine sans complaisance. Le déterministe fait preuve d'une hypocrisie remarquable : il applique le déterminisme de manière sélective :
- D'un côté, il nie toute responsabilité individuelle au délinquant ou au casseur, transformant l'être humain en simple objet manipulé par la structure sociale.
- De l'autre, il attribue une responsabilité morale totale, consciente et diabolique aux « méchants » de son récit (les patrons, les policiers, l'État bourgeois et ses juges).
Dès lors, la solution proposée par ces théoriciens est une pure utopie : modifier l'ensemble de la société, éliminer toute tentation, purifier l'environnement pour qu'aucun individu ne puisse jamais mal agir. Un tel projet, outre qu'il est irréalisable, transformerait le monde en une prison bureaucratique totale.
L'autocontradiction du déterminisme
Le déterminisme est également une absurdité épistémologique. Le matérialisme historique marxiste ou le déterminisme sociologique détruit la rationalité même de celui qui l'énonce.
Selon Roy Childs, éditorialiste et essayiste américain :
« Au sens strict, le déterminisme est une contradiction en soi. Si la pensée humaine, et en premier lieu l'exercice de la raison, est soumise à un strict déterminisme environnemental et biologique, alors toute distinction entre la vérité et l'erreur devient impossible. L'esprit n'a plus aucun moyen de vérifier que ses conclusions sont logiques plutôt que d'être simplement le produit conditionné d'un mécanisme qui le force à juger rationnel ce qui ne l'est pas. »
Au cœur de l'argument se trouve la distinction entre cause et raison. Une cause physique (neuronale, environnementale) n'a pas de valeur de vérité ; seule une raison logique peut en avoir une. Si nos pensées ont des causes et non des raisons, elles ne peuvent être ni vraies ni fausses, mais simplement subies.
Donc si l'on pousse le déterminisme jusqu'au bout, les représentants de l'ordre sont eux aussi déterminés par leur milieu. Pourquoi alors les condamner moralement avec tant de véhémence ?
L'existence de la volonté individuelle contre le pantin mécanique
Pour bien saisir la faille du déterminisme, imaginez que vous choisissiez un plat au restaurant. Ce choix n'intervient pas hors du réel : votre budget, votre faim, votre histoire personnelle et vos goûts façonnent votre décision. Pourtant, personne ne vous pointe une arme sur la tempe. Vous agissez sans contrainte extérieure. La liberté n'est pas l'absence de cause, mais la possibilité d'agir selon sa propre volonté et ses propres raisons.
L'économiste et philosophe Ludwig von Mises prolonge cette réflexion : l'homme n'est pas un simple pantin soumis aux impulsions sensorielles. Il a le pouvoir de réprimer ses désirs instinctifs et de faire des choix. Loin d'ignorer les contraintes de l'hérédité ou du milieu, Mises pose une distinction fondamentale que le déterministe grossier oublie :
« L'homme n'est pas, comme les animaux, un pantin soumis aux instincts et aux impulsions des sens. L'homme a le pouvoir de réprimer ses désirs instinctifs, il a une volonté en propre, il choisit entre des fins incompatibles. C'est en ce sens qu'il est une personne morale ; c'est en ce sens qu'il est libre. »
Pour Mises, l'individu est certes à chaque instant le produit de toute l'histoire de l'univers, de son équipement physiologique hérité et de ses expériences. Un être omniscient pourrait théoriquement anticiper ses choix.
Mais cela ne fait pas de l'homme un simple objet passif ou un automate irresponsable : il demeure doté d'une volonté propre et d'une capacité de choix entre des fins. Réduire un émeutier à une simple réaction mécanique face à son environnement social, c'est précisément le rabaisser au rang de pantin et lui dénier sa dignité de personne morale capable d'arbitrer ses actes.
La liberté et la causalité ne sont pas ennemies
Invoquer les grands maîtres du déterminisme pour justifier l'éloge de la casse relève du contresens philosophique.
Chez Spinoza, la liberté et la conscience ne consistent pas à tout casser sous prétexte que nous sommes déterminés, mais au contraire à comprendre la nécessité par la raison. Pour le philosophe d'Amsterdam, l'homme libre est celui qui parvient à transformer ses passions tristes et ses réactions aveugles en actions adéquates. Le sage spinoziste ne détruit pas les symboles républicains ou les écoles sous l'emprise de la colère : il s'élève par la connaissance. Réduire Spinoza à l'apologie de la violence brute, c'est oublier que sa philosophie invite au travail sur soi pour s'arracher à l'esclavage des affects.
Chez Schopenhauer, la conscience et la lucidité mènent encore moins à l'émeute. Pour l'auteur du Monde comme volonté et comme représentation, le monde observable est le théâtre de la souffrance universelle. Mais l'accès à une forme de libération ne passe pas par le saccage et la revendication politique violente, qui ne font qu'amplifier la roue infernale du vouloir-vivre et de la douleur. Elle passe par la compassion, la contemplation esthétique ou l'ascèse. Faire l'éloge du casseur, c'est célébrer le triomphe de la Volonté la plus aveugle et la plus égoïste, exactement l'inverse de ce que préconise la sagesse schopenhauerienne.
Retrouver la complexité de l'action humaine
Faire l'éloge des casseurs, c'est commettre une double faute. Sur le plan intellectuel, c'est manipuler un déterminisme dogmatique qui s'effondre dès qu'on le scrute. Sur le plan éthique et politique, c'est encourager la destruction aveugle et la culture de l'excuse en prétendant défendre la justice.
La véritable liberté, qu'elle soit pensée comme l'exercice de la volonté morale face aux influences (Mises), comme l'expansion de la puissance d'agir par la raison (Spinoza), ou comme la lucidité face aux pièges du désir (Schopenhauer), exige de dépasser les facilités d'un marxisme puéril et de la déresponsabilisation. Reconnaître qu'un individu possède une marge d'autonomie et de responsabilité morale, c'est précisément le respecter en tant qu'être humain, plutôt que de le réduire à un simple produit statistique bon à instrumentaliser dans une tribune politique.
- Pour une approche grand public, voir les vidéos de François Bégaudeau, notamment celle-ci . ↩
- Voir sur ce point La route de la servitude de Friedrich Hayek. Vouloir remodeler par la technique et la bureaucratie l'ensemble des structures sociales pour neutraliser les inégalités ou les déterminismes mène à la destruction des libertés individuelles et au despotisme bureaucratique. ↩
- Roy Childs, Liberty Against Power, Fox & Wilkes, 1994. ↩
- Ludwig von Mises, Les fondements ultimes de la science économique (1962), chapitre 3, n° 4, le libre-arbitre, publié par l'Institut Coppet et disponible en pdf gratuit. ↩
- Voir sur ce sujet la toute fin de l'Éthique de Spinoza : la Scolie de la Proposition 42 de la Partie V (intitulée « De la puissance de l'entendement ou de la liberté humaine »). ↩
- Un concept de Schopenhauer qui désigne le désir de conservation universel. ↩
- Pour voir comment Schopenhauer passe de l'analyse lucide du monde à la véritable liberté dans son œuvre maîtresse, il faut se tourner vers le Livre IV (« Affirmation et négation du vouloir-vivre »), et plus particulièrement vers ses sections finales (§ 68 et § 71). ↩
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