Une alternative à l’État : trois idées-clés du « Libertarian Manifesto » de Murray Rothbard
Et si les maux de notre société découlaient tous d'une seule et même source que nous considérons comme indispensable : l'État ?

En 1973 l'économiste, historien et philosophe américain Murray Rothbard lance un pavé dans la mare avec son ouvrage fondateur, For a New Liberty: The Libertarian Manifesto.
Le livre n’a pas été traduit en français mais parmi toutes les présentations disponibles de la philosophie libertarienne, celle-ci est sans doute la meilleure et la plus iconoclaste en même temps. Écrivain passionné mais toujours rigoureusement logique, Rothbard montre dans cet ouvrage toute l'étendue de ses multiples talents : à la fois économiste, historien, philosophe politique et moraliste.
Il y énonce d’abord les principes d'une société complètement libre, ce qu’il appelle « le credo libertarien ». Ici il faut comprendre le mot libertarien comme un ensemble de principes éthiques rationnels au fondement de la politique. Le libertarianisme ne traite pas d’économie mais de ce qui est juste et injuste dans la vie en société : c’est une philosophie politique.
Partant de ce credo moral donc, il propose ensuite des solutions concrètes aux grands problèmes de société d'aujourd'hui : l'éducation, la guerre, la liberté d'expression, la pollution, la criminalité, la fiscalité...
Le socle moral : la liberté est fondée sur des principes rationnels
Pour bâtir une philosophie politique cohérente, Murray Rothbard ne commence pas par des équations économiques complexes, mais par une question éthique fondamentale : qui possède votre corps ?
Pour Rothbard, il n'y a que trois possibilités logiques :
- Chaque personne se possède elle-même (le principe de propriété de soi).
- Une classe d'individus possède les autres (système d'esclavage ou de caste).
- Tout le monde possède une fraction égale de tout le monde (« communisme participatif »).
Rothbard démontre rapidement que la deuxième option viole l'égalité morale de l'être humain, tandis que la troisième est une absurdité physique impraticable qui se transforme inévitablement en une oligarchie répressive. Seule la propriété de soi est moralement et pratiquement viable.
La propriété de soi est donc le fait que chaque individu est le seul propriétaire légitime de son corps, de son esprit et du fruit de son travail. C’est un droit que tout le monde possède naturellement, du simple fait d’être humain. Pour développer ce point, Rothbard convoque John Locke (1632-1704), le philosophe anglais, précurseur des Lumières anglo-américaines.
Si chacun est propriétaire de lui-même, nul ne peut disposer de la personne ou des biens d'autrui sans son consentement. Le principe de non-agression découle alors immédiatement et logiquement de la propriété de soi. Ainsi toute initiation de la violence physique contre la personne ou la propriété d'autrui est illégitime. Comment définir une agression ? C’est une interférence dans la propriété d'autrui sans son consentement, répond Rothbard.
Il souligne également que les « droits de l'homme », entendus au sens de droits individuels, et les « droits de propriété » sont indissociables. La liberté d'expression n'est qu'un vœu pieux si l'État détient le monopole des imprimeries, du papier journal et des salles de conférence ! Pour exercer un droit humain, il faut impérativement pouvoir disposer de ressources matérielles privées.
Bien que respectant l'intention libératrice de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, Rothbard la critique sévèrement pour avoir mélangé droits authentiques et pseudo-droits. Les articles concernant les « droits économiques et sociaux » sont à ses yeux des violations des droits réels, car ils exigent la coercition contre les producteurs pour financer ces prestations.
Le point important à souligner ici est que, selon notre auteur, une défense cohérente de la liberté exige des principes moraux intransigeants, fondés sur le droit naturel plutôt que des calculs utilitaristes, conséquentialistes, fluctuants et incertains. Il écrit ainsi :
« Les problèmes que pose le fait de se limiter à une éthique utilitariste sont nombreux. D’une part, l’utilitarisme suppose que nous pouvons évaluer les alternatives et décider des politiques en fonction de leurs conséquences bonnes ou mauvaises. Mais s’il est légitime d’appliquer des jugements de valeur aux conséquences de X, pourquoi n’est-il pas tout aussi légitime d’appliquer de tels jugements à X lui-même ? Ne peut-il pas y avoir quelque chose dans un acte lui-même qui, dans sa nature même, puisse être considéré comme bon ou mauvais ? »
En filigrane, Rothbard critique ici l’éthique utilitariste de Mises, qui reste pourtant son maître en économie, comme une base insuffisante pour un libertarianisme cohérent.
L'État est un agresseur qui se présente en protecteur
La seconde idée-clé est la nature coercitive de l’État. Par coercitive, il faut entendre agressive. Nous avons vu qu’une agression est toujours une interférence dans la propriété d'autrui, donc une violation du socle moral de la liberté.
La grande originalité de Rothbard réside dans son refus d'accorder à l'État une quelconque exemption morale. Alors que la plupart des philosophies politiques appliquent un étalon éthique aux citoyens et un autre aux hommes politiques, le libertarien applique le même code moral universel à tout le monde.
Or l’Etat est une institution qui acquiert ses revenus par la contrainte physique connue sous le nom de « fiscalité » et qui revendique un monopole forcé de la fourniture de services de défense (police et tribunaux) sur une zone territoriale donnée.
S’appuyant notamment sur Lysander Spooner, théoricien anarchiste américain du XIXe siècle, Rothbard explique que tout État accomplit certains actes qui seraient universellement condamnés et qualifiés de criminels s'ils étaient commis par un individu ou une bande privée.
Ainsi, dit-il, l'impôt est du vol légalisé, la conscription est un esclavage, la guerre est un meurtre de masse, la politique monétaire est une contrefaçon monopolisée.
Selon notre auteur, le mythe du contrat social masque la véritable genèse de l’État. Celui-ci opère selon la logique du racket : il produit la menace (guerres extérieures, ennemis intérieurs) pour ensuite vendre sa propre protection aux populations assujetties.
Démystifier l’État : « un gang de bandits à grande échelle »
Rothbard formule alors une idée fascinante : la notion de l'État-bandit. L’État a toujours été « un gang de bandits à grande échelle ». Et si une masse critique de citoyens prenait conscience de cette réalité, l'État s'effondrerait très rapidement pour ne devenir rien de plus qu'une simple organisation criminelle démasquée.
Alors comment un groupe restreint de dirigeants parvient-il à imposer sa volonté à l'ensemble d'une société ? Rothbard cite le philosophe David Hume qui l'avait déjà remarqué il y a plus de deux siècles : chaque gouvernement repose sur le soutien de la majorité. Ce soutien n'a pas besoin d'être un enthousiasme militant. Une simple soumission passive suffit. L'État subsiste parce que la plupart des gens acceptent de payer leurs impôts, d'obéir aux lois et de se soumettre aux décrets sans opposer de résistance active.
La propagande et la mystification idéologique sont donc les conditions indispensables à la survie de l'État, y compris en démocratie. Rothbard écrit :
« Alors que l’existence de tout gouvernement, de la monarchie absolue à la dictature militaire, repose sur le consentement de la majorité de l’opinion publique, un gouvernement démocratique doit fabriquer et façonner ce consentement au quotidien. »
Les masses n’étant pas formées pour développer des théories abstraites, elles adoptent les idées diffusées par les intellectuels. L'État noue donc avec eux une alliance historique fondée sur un échange de services. Ils élaborent des rationalisations pour convaincre le public que l'État est sage, bon, altruiste ou scientifiquement indispensable, et que son absence provoquerait le chaos.
En échange de cette légitimation idéologique, l'État intègre les intellectuels à la classe dirigeante en leur offrant statut, prestige, sécurité financière et postes de planificateurs au sein de la bureaucratie. Rothbard écrit :
« Si cette fonction était autrefois assurée par la caste sacerdotale et l'alliance du Trône et de l'Autel, elle est aujourd'hui remplie par des technocrates, économistes et experts scientifiques. »
Par la suite, il détaille les nombreux mécanismes de mystification employés par l'État et ses intellectuels. Mais je vous renvoie au chapitre concerné, pour ne pas alourdir davantage une présentation déjà longue.
L’alternative libertarienne : privatiser les services publics, y compris le régalien
Comment le marché libre et les contrats volontaires peuvent-ils remplacer l'État dans la fourniture des services régaliens (police, justice, routes) ?
Une société libre est une société dans laquelle il n’existe aucune possibilité légale d’agression coercitive contre la personne ou les biens d’un individu. Donc c’est une société sans État.
Face à cette critique radicale de l’État, la réaction immédiate est souvent : « Mais qui construira les routes ? Qui protégera les citoyens contre le crime si l'État disparaît ? »
Rothbard consacre une grande partie de son Manifeste à démontrer que tous les services actuellement monopolisés par l'État peuvent être fournis de manière plus efficace, plus économique et plus éthique par le marché libre : la sécurité, la justice, les routes et l'éducation gagnent à être gérées par des contrats volontaires et le marché libre.
Aujourd'hui, l'État gère les routes de manière bureaucratique, créant des embouteillages chroniques en fixant un prix artificiellement bas aux heures de pointe. Des propriétaires privés appliqueraient une tarification dynamique ajustée à la demande, élimineraient la congestion et veilleraient à la sécurité de leurs clients pour maximiser la valeur de leurs biens.
Les compagnies de protection privées seraient financées de manière concurrentielle. Contrairement à la police d'État qui bénéficie d'un revenu garanti par l'impôt (quelle que soit sa courtoisie ou son efficacité), une agence de sécurité privée perdrait ses clients au moindre abus ou à la moindre incompétence.
La justice arbitrale privée existe déjà dans le commerce international. Dans une société libertarienne, des juges privés et des tribunaux d'arbitrage appliqueraient un code juridique fondé sur la non-agression et la restitution à la victime.
La stratégie libertarienne, selon Rothbard, exige de maintenir le cap sur l'abolition totale de la contrainte étatique sans compromis opportuniste.
Contrairement aux réformistes qui prônent de petites coupes budgétaires de 2 %, Rothbard adopte une posture abolitionniste forte, inspirée par les combattants contre l'esclavage du XIXe siècle. Il ne s’agit pas d’employer la violence mais de combattre par la force et le courage des idées, par une révolution intellectuelle radicale.
Rothbard posait souvent la question : « S'il existait un bouton magique sur ce pupitre qui, si vous appuyiez dessus, abolirait instantanément l'État et toutes ses contraintes, appuieriez-vous dessus ? » Le libertarien authentique répond sans hésiter : oui, immédiatement !
Pour Rothbard, même si la liberté s'obtient souvent par étapes dans la réalité, le libertarien ne doit jamais théoriser ou légitimer le gradualisme, sous peine d'oublier son objectif ultime.
Conclusion : des questions pratiques qui restent ouvertes
En définitive, le Libertarian Manifesto a fourni une base éthique monumentale au libertarianisme mais soulève des questions pratiques et empiriques : qui défend les faibles contre les puissants propriétaires ? N'y a-t-il pas un risque de monopole de fait (le propriétaire le plus riche crée sa propre police) ? Comment exécuter les contrats si personne n'a le droit ultime ?
Par exemple, une théorie libertarienne robuste devra expliquer quelles structures d'incitations obligeront les acteurs les plus puissants à rester dans les limites du principe de non-agression sur le long terme. Autrement dit, pour que l'ordre libertarien soit durable, il doit exister des mécanismes qui rendent la violation des droits coûteuse, même pour les plus puissants.
C’est à ce type de questions que le disciple et héritier intellectuel de Rothbard, Hans Hermann Hoppe, a consacré ses ouvrages au cours des années 1990 et 2000. On peut également se reporter aux analyses brillantes des deux auteurs du livre The Sovereign Individual en 1997, qui combinent la politique et les technologies. Ce livre vient d’être traduit en français, mais c’est un autre sujet et nous y reviendrons dans nos prochains articles.
- Quelques années plus tard, en 1982, il développera les thèses du Manifeste dans un livre plus approfondi, L’éthique de la liberté, traduit en français aux Belles Lettres en 2011. ↩
- John Locke, Traité du gouvernement civil, 1690. ↩
- Murray Rothbard, For a New Liberty, 1ère partie, chapitre 2. ↩
- Lysander Spooner, No Treason, 1870. Traduit en français et édité par l’Institut Coppet. ↩
- For a New Liberty. The Libertarian Heritage: The American Revolution and Classical Liberalism ↩
- For a New Liberty, 1ère partie, chapitre 3, L'Etat et les intellectuels. ↩
- Rothbard crédite l’auteur franco-belge du 19ème siècle Gustave de Molinari comme étant le père intellectuel de cette vision anarchiste individualiste, qui englobe la justice et la défense. ↩
- « Why Be Libertarian ? » (1966), dans Left and Right: A Journal of Libertarian Thought, 2, no. 3, p. 5–10. Repris dans le chapitre 15 de Egalitarianism As a Revolt Against Nature. Traduit en français ici : https://beefandbitcoin.substack.com/p/pourquoi-etre-libertarien. ↩
- « L'Individu souverain: Survivre et prospérer face à l'effondrement de l'État-providence » (The Sovereign Individual) est un livre de James Dale Davidson et William Rees-Mogg, traduit et publié en français par l'éditeur Konsensus en 2026. ↩
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