Qui crée vraiment l’euro ?
Du crédit bancaire aux achats d’obligations par la BCE, les différents mécanismes de la création monétaire européenne.

Fin août 2026, la masse monétaire M3 de la zone euro atteint 17 646 milliards d'euros. Moins d'un dixième (1 617 milliards) existe sous forme de billets et de pièces, le reste, ce sont des lignes sur des comptes bancaires. Pour les quelque 358 millions d'habitants de la zone euro, l'euro est avant tout une monnaie scripturale, qui circule de compte en compte sans qu'aucun billet ne change jamais de main.
Qui donc crée ces euros ? Le processus se déroule en deux temps distincts. Ce sont les banques commerciales qui créent l’essentiel de la masse monétaire au moment où elles accordent des crédits à leurs clients. En arrière plan, c’est la Banque centrale européenne (BCE) qui pilote cette création. Elle fixe le prix de la monnaie et choisit le cadre réglementaire dans lequel les banques commerciales opèrent.
Il existe plusieurs types d’euros circulant dans l’économie, communément mesurés par les agrégats monétaires M1, M2, M3 :
- M1 : la monnaie la plus liquide. Ce sont les billets et les pièces en circulation et les dépôts à vue (comptes courants) immédiatement utilisables.
- M2 : M1 + dépôts rémunérés à court terme (livrets, comptes d’épargne, dépôts à terme jusqu’à 2 ans), facilement transformables en M1.
- M3 : M2 + instruments financiers à court terme (pensions livrées, parts de fonds monétaires, titres de créance). C’est l’agrégat « large » qui est suivi par la BCE comme indicateur de la masse monétaire.
On retient ici M3, l’agrégat large que surveille la BCE. En janvier 1999, M3 représentait environ 4 447 milliards d’euros. En août 2026, le même agrégat atteint 17 646 milliards.
Les banques commerciales créent la monnaie
Dans la zone euro, ce sont les banques commerciales qui créent la monnaie. Quand elles consentent à prêter de l’argent à leurs clients, professionnels ou particuliers, elles créent la somme empruntée par un simple jeu d’écriture. La somme prêtée n’existait pas avant, elle est créée spécialement pour l’emprunt. Cette réalité du fonctionnement du système bancaire est l’inverse de l’image traditionnelle de la banque que se font de nombreux individus.
Traditionnellement, l’image de la profession est d’abord celle d’un professionnel qui prête des actifs qu’il possède déjà, ou dont il a la gestion dans des dépôts à terme. On ne prête que ce qu’on a, ou, plus exactement, ce qu’on a collecté sous forme d’épargne. C’est ainsi qu’un bilan bancaire s’équilibre : les passifs (dépôts, emprunts de la banque) sont du même ordre de grandeur que les actifs de la banque (crédits, titres, réserves). Dit autrement, dans cette vision classique, les dépôts précèdent le crédit. C’est pourtant la logique inverse qui est suivie en Europe : le crédit crée le dépôt.
C’est en somme ce qu’atteste la Bundesbank dans son rapport mensuel d’avril 2017. La capacité d’une banque à prêter et à créer de la monnaie est séparée des réserves ou des dépôts qu’elle possède dans ses actifs. La monnaie M3 naît ainsi d’un jeu d’écriture entre une banque et un client : un crédit accordé, ou l’achat d’un titre quelconque, et le compte du client augmente d’autant.
Il existe malgré tout des limites à ce pouvoir de création ex nihilo de nouvelle monnaie. Le prêt accordé doit rester rentable pour la banque, la solvabilité de l’emprunteur est donc importante. La réglementation impose également un ratio de liquidité à respecter. Concrètement, les accords de Bâle III imposent aux banques un LCR (Liquidity Coverage Ratio). Elles doivent détenir suffisamment d’actifs liquides de haute qualité pour couvrir leurs sorties de cash nettes sur 30 jours en situation de stress. Cela contraint globalement la structure de bilan et donc, indirectement et théoriquement, la capacité à multiplier les crédits de manière illimitée.
Les banques ne créent donc pas de la monnaie à volonté, elles en créent autant que le leur permettent les conditions suivantes : la demande solvable de crédit, leur rentabilité et leur gestion des risques, les exigences réglementaires de fonds propres et de liquidité (Bâle III, règles européennes), et, en amont, le coût et la disponibilité de la monnaie centrale fixés par la BCE. La BCE joue un rôle clé.
Comment la BCE contrôle la création monétaire
Même si les banques commerciales créent la monnaie M3, c’est la BCE qui fixe les règles du jeu. Pour ce faire, elle utilise plusieurs leviers de politique monétaire.
Le premier d’entre eux est le système des taux directeurs. Il en existe trois principaux.
- le taux de la facilité de dépôt : c’est le taux rémunérant les excédents de liquidité que les banques commerciales déposent auprès de la BCE. C’est le taux de référence principal pour l’orientation de la politique monétaire. Quand il monte, placer des liquidités à la BCE devient plus attractif, ce qui tend à renchérir le crédit bancaire.
- le taux des opérations principales de refinancement (OPR) : il correspond au coût auquel les banques peuvent emprunter de la monnaie centrale à une semaine contre garanties. Ce taux influence directement le coût de refinancement des banques et, in fine, les taux qu’elles proposent à leurs clients.
- le taux de la facilité de prêt marginal : c’est le taux appliqué lorsque les banques empruntent de la monnaie centrale au jour le jour en cas de besoin ponctuel de liquidité.
Ces taux déterminent le prix de la monnaie, que les banques commerciales doivent ensuite répercuter dans leurs offres. Ils forment la base du prix du prêt (son taux d’intérêt), auquel s’ajoute ensuite la marge commerciale de la banque (frais, prime de risque, coûts de fonctionnement). Ainsi, un durcissement de la politique monétaire de la BCE par une hausse de ses taux directeurs peut freiner les crédits, une baisse des taux peut à l’inverse encourager l’emprunt. C’est de cette façon que la BCE cherche à freiner ou à encourager le crédit, à orienter l’activité économique et à viser la stabilité des prix.
Le deuxième levier qu’utilise la Banque centrale européenne est l’accès à la monnaie de banque centrale, dont les banques commerciales ont besoin pour leurs activités bancaires. En effet, comme abordé en introduction, il existe « plusieurs euros » différents utilisés dans l’eurozone. L’euro de banque centrale (monnaie centrale ou base monétaire) n’est pas l’euro « normal » M3 que les Européens utilisent. Il s’agit d’une monnaie directement garantie par la BCE, sur laquelle aucune banque commerciale ne peut faire défaut. En échange de ces euros, la BCE réclame que la banque commerciale mette en gage, qu’elle collatéralise, certains de ses actifs. Il s’agit ici d’un système de refinancement contre garanties.
Concrètement, une banque commerciale doit présenter des actifs éligibles, les “mettre en pension” auprès de la BCE dans le but de recevoir en contrepartie de la monnaie centrale créditée sur son compte. C’est à partir de cette base de monnaie centrale que la création monétaire M3 peut ensuite avoir lieu. Une banque saine ne manque normalement pas de monnaie centrale : elle peut en obtenir autant que nécessaire, dès lors qu’elle apporte des garanties éligibles et respecte les conditions de politique monétaire.
Le troisième levier, éminemment politique, porte précisément sur la nature de ces actifs demandés en gage en échange des liquidités. Parmi ces actifs, ce sont les obligations d’État qui arrivent en première position. Elles représentaient fin 2019 plus de la moitié des actifs éligibles. Le fonctionnement devient donc circulaire. Les banques commerciales sont contraintes par la réglementation à détenir des dettes d’État européen, ces titres servent ensuite de garantie pour obtenir de la monnaie de banque centrale, monnaie sans laquelle elles ne peuvent exercer leur activité.
De nombreux économistes, dont Philipp Bagus dans The Tragedy of the Euro (2010), dénoncent ce fonctionnement, qui « politise » l’entièreté du secteur bancaire européen. L’État émet, le secteur privé (banques, mais aussi les assureurs et les fonds de gestion) achète la dette. Ainsi, les obligations d’État deviennent le support de liquidité privilégié de toute la zone euro. Non par choix, mais par obligation réglementaire.
Depuis 2015, la BCE crée elle‑même la monnaie
Le rôle de la Banque centrale européenne a été sensiblement modifié en mars 2015. À partir de cette date, l’Eurosystème (la BCE et les banques centrales nationales des pays de la zone euro) a commencé à acheter des obligations sur le marché secondaire (l’article 123 du TFUE interdit le financement monétaire direct des États)avec de la monnaie créée à cet effet par la BCE, dans le cadre du PSPP (Public Sector Purchase Programme). Ce système est plus direct, plus ciblé et plus immédiat pour injecter de nouvelles liquidités dans l’économie que les différents leviers utilisés traditionnellement par la BCE.
En mars 2020, face à la pandémie de COVID‑19, un programme d’urgence de 750 milliards d’euros est décidé (PEPP). Celui-ci est porté à 1 350 milliards en juin 2020, puis à 1 850 milliards en décembre 2020. Ici, plus d’intermédiaire dans le circuit de la création, la BCE règle ses achats en créditant les comptes que les banques détiennent auprès d’elle. Elle émet la monnaie centrale qui vient financer, par banques interposées, les déficits des États. En conséquence, entre fin 2014 et juin 2022, le bilan de l’Eurosystème a plus que quadruplé, passant de 2 150 milliards d’euros à environ 8 836 milliards.
Depuis, la BCE a cessé de réinvestir les titres arrivés à échéance en les rachetant, et son bilan diminue mois après mois : 5 898 milliards à la mi-septembre 2026. Mais l’outil d’injection massive de liquidités sur les marchés est quant à lui toujours bien en place et rien n’interdit qu’il soit de nouveau utilisé à l’avenir.
Les différences entre la BCE et la Fed
On oppose souvent les deux grands modèles de banque centrale occidentale : le modèle américain avec la Réserve fédérale (Fed) et le modèle européen avec la BCE. Dans son histoire, la Fed a longtemps piloté sa monnaie en achetant des US T‑Bill, les titres du Trésor. La BCE, elle, prêtait aux banques contre garanties. Comme le note toujours Philipp Bagus dans son ouvrage, il s’agit là davantage d’une différence de méthode que de résultat recherché. Dans les deux cas, la dette publique sert de support à la création monétaire. Depuis 2015, la grande différence entre la BCE et la Fed a disparu puisque la BCE achète la dette des États de la zone euro de la même manière que la Fed achète celle du Trésor américain.
L’architecture européenne présente pourtant un défaut que le système américain n’a pas. Dans l’Eurosystème, 21 États partagent la même monnaie et la même banque centrale. Philipp Bagus y identifie une « tragédie des biens communs ». Chaque gouvernement conserve le bénéfice national de ses dépenses, tandis que le coût de l’endettement (risque de dépréciation monétaire, inflation, prime de risque partagée) se répercute ensuite sur tous les habitants de la zone euro. Chaque utilisateur de la monnaie est affecté par l’ensemble des dépenses des pays de la zone euro, non pas par les choix de ses propres politiciens.
Qui crée donc vraiment l'euro ? Ce sont les banques commerciales, à chaque crédit qu'elles accordent à leurs clients. En amont, c'est bien la BCE qui fixe le prix de cette création grâce à différents outils de politique monétaire, qui détermine quelles garanties sont acceptées pour refinancer le système, et qui, depuis 2015, crée elle-même la monnaie pour acheter la dette des États. Le coût de ce système, lui, est mutualisé entre tous les habitants de la zone euro.
- BCE, Monetary developments in the euro area: August 2026, 25 septembre 2026. ↩
- Deutsche Bundesbank, Die Rolle von Banken, Nichtbanken und Zentralbank im Geldschöpfungsprozess, Monatsbericht, avril 2017. ↩
- BCE, Key ECB interest rates. ↩
- M. Corsi, B. Hartung, V. Gocheva (BCE), The Eurosystem collateral framework in 2018 and 2019, SUERF Policy Note n° 196, 24 septembre 2020. ↩
- Philipp Bagus, The Tragedy of the Euro, Mises Institute, 2010. ↩
- BCE, Bilan consolidé de l’Eurosystème, total de l’actif (série ILM.W.U2.C.T000000.Z5.Z01). ↩
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