Liberté et étatisme dans la lutte pour l'opinion publique
L’étatisme doit son emprise sur l’opinion publique aux institutions qu’il finance et aux crises qui ont contribué à son essor.

L'importance des idées dans le développement des sociétés humaines a été reconnue par de nombreux penseurs, de Hegel et Marx à Weber et Mises. La motivation et les moyens d'influencer de larges pans de la population ont toujours existé. Le « besoin » de contrôler l'information est si fort, notamment chez ceux qui détiennent le pouvoir politique, qu'ils y consacrent des efforts considérables. Il est impossible de comprendre le monde moderne, indépendamment des convictions politiques, sans saisir cette réalité.
La volonté politique de contrôler l'opinion publique
La classe politique de toute société cherche toujours à contrôler le récit, en raison de l'importance de l'opinion publique pour tous les régimes politiques. Comme l'a dit Étienne de La Boétie dans son œuvre majeure, le « Discours sur la servitude volontaire » (1548), même le tyran a besoin du consentement implicite de la majorité pour asseoir son pouvoir. Ce consentement devient essentiel dans une démocratie contemporaine, où les dirigeants politiques légitiment leur pouvoir en se présentant comme les représentants du peuple.
Bien que les formes politiques aient considérablement évolué depuis le XVIe siècle, la lutte contre le pouvoir coercitif demeure fondamentalement la même. La liberté face à la coercition étatique mérite d'être défendue aujourd'hui tout autant que sous les tyrannies du passé. Pourtant, la lutte pour la liberté se déroule dans un contexte inégal aujourd’hui, car le discours public repose en grande partie sur des principes étatistes.
Comment l'étatisme a capturé les institutions clés
Les idées étatistes sont diffusées dans la société par trois institutions principales : l’éducation publique, les médias et l’enseignement supérieur. Comme l’ a observé Friedrich von Hayek, les « marchands d’idées professionnels » qui opèrent au sein de ces institutions contribuent à façonner les idées qui parviennent au grand public. Ce sont les journalistes, les experts et les universitaires qui filtrent, interprètent et popularisent les idées au service du pouvoir en place. Nombre d’entre eux le font inconsciemment, comme l’ont démontré Herman et Chomsky dans « La Fabrication du consentement » (1988). D’autres, à l’instar des économistes « de cour », soutiennent consciemment et activement l’étatisme.
Au cours du siècle dernier, ces institutions ont progressivement été dominées par des perspectives socialistes et collectivistes. Leur succès ne repose pas uniquement sur une rhétorique rodée et des appels aux émotions, mais sur une puissante alliance structurelle : l’État a besoin d’une justification et d’un soutien intellectuels constants pour poursuivre son expansion, tandis que les intellectuels et les institutions publiques dépendent de lui pour obtenir des subventions, du prestige et de l’autorité. Comme le démontre la théorie du choix public, cette mainmise institutionnelle a été autant motivée par des incitations matérielles que par le zèle idéologique de gauche incarné par l’ idée de la « longue marche à travers les institutions » .
Les crises historiques à l'origine de l'étatisme moderne
Les incitations institutionnelles, à elles seules, ne sauraient expliquer le succès des idées étatistes. Les événements historiques ont également joué un rôle déterminant. La diffusion de l'idéologie étatiste dans le discours public contemporain a été largement favorisée par les crises du XXème siècle, notamment en Europe. L’appareil de propagande sans précédent mis en place durant la Première Guerre mondiale a constitué un événement majeur dans le contrôle croissant de l'opinion publique par l'état. Par la suite, de nombreux européens furent impressionnés par l'industrialisation stalinienne, rapide mais brutale, de l'Union soviétique durant le premier et deuxième plans quinquennaux (1928-1937).
Dans le même temps, la Grande Dépression fut opportunément, mais à tort, imputée au libre marché, donnant naissance au mythe néfaste du « capitalisme débridé » qui perdure encore aujourd'hui. Puis vint la Seconde Guerre mondiale, qui ancra dans l'Occident la dangereuse conviction que le contrôle étatique de la production était finalement acceptable, puisqu'il avait contribué à la défaite du nazisme. Une fois la guerre terminée, la voie était toute tracée : les électorats occidentaux étaient parfaitement conditionnés à accepter les discours politiques qui renforçaient le pouvoir de l'État par l'expansion de l'État-providence et l'interventionnisme bureaucratique dans l'économie.
De ce fait, les idées de liberté furent progressivement reléguées à une position minoritaire, après avoir occupé une place prépondérante dans le discours public durant la Belle Époque.
La domination étatique du débat politique est si efficace que le public lui-même, sans s'en rendre compte, reprend des arguments socialistes ou collectivistes, les considérant comme des vérités évidentes en matière d'économie politique et récitant sans esprit critique des dogmes tels que « les marchés nécessitent une supervision étatique » ou « la justice sociale exige une redistribution ». Le système éducatif et les médias ont longtemps privé le public d'alternatives cohérentes à ces formules, alors même que ces politiques étatiques compromettent la prospérité de la société et le niveau de vie des citoyens.
La liberté doit surmonter un défi cognitif
Il faut admettre que l'interventionnisme étatique présente un avantage psychologique indéniable sur les politiques de liberté : il promet un soulagement immédiat et visible par le biais de subventions, de décrets et d'aides, tout en proposant des ennemis de la société (par exemple, les « bourgeois », les « capitalistes » et, aujourd'hui, les « milliardaires »). Cependant, le soutien aux idées de liberté requiert généralement une certaine compréhension de concepts plus abstraits et contre-intuitifs, tels que l'ordre spontané, la diffusion de la connaissance, et la valeur subjective. Comme observa Frédéric Bastiat si justement, une analyse économique complète doit prendre en compte non seulement « ce qu’on voit », mais aussi « ce qu’on ne voit pas » – une notion presque totalement absente du discours public contemporain.
L'école autrichienne d'économie explique et clarifie ces concepts, notamment dans « L'Action humaine » de Ludwig von Mises (1949). Pourtant, dans un monde où l'on lit moins et où l'on présume davantage qu'auparavant, la liberté ne peut espérer gagner dans le débat d'idées si sont utilisés uniquement les manuels de sciences politiques et économiques, aussi brillants soient-ils. Les bienfaits de la liberté et les conséquences de l'étatisme doivent également être communiqués par le biais de contenus pertinents et actuels, facilement accessibles à la jeune génération, celle qui souffrira le plus des décennies passées de politiques étatiques.
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Libertis existe précisément dans ce but. En faisant entendre une voix de principe en faveur de la liberté au sein du débat d'idées européen, Libertis offre un contrepoids essentiel à la mentalité étatique dominante. Sa contribution arrive à un moment crucial, alors qu'un nombre croissant de personnes constatent les échecs et l'épuisement de l'interventionnisme étatique. Puisque les idées jouent un rôle déterminant dans la construction de l'avenir des sociétés, ceux qui chérissent la liberté ne peuvent se permettre d'abandonner le combat des idées.
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